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La frontière du chauffage au poêle à la fin du Moyen Âge entre espaces germanique et français

D 9 décembre 2016     H 13:38     A Blandine Traulet, Béatrice Louys, Johanna Finck, Lucie MANGIN     C 0 messages


Diaporama de l’exposé

> Le diaporama de l’exposé a des légendes en langue allemande, pour faciliter la compréhension des participants du Séminaire interdisciplinaire sur « la frontière/die Grenze », tenu à Strasbourg le 9 décembre 2016, par le Master d’Etudes Médiévales Interdisciplinaires de Strasbourg et le Mittelalterzentrum de Freiburg im Breisgau.


 


 

Marcel Mauss, Essais de sociologie, Ed. de Minuit, Points, 1969, p. 245-246 - Chapitre : Les civilisations. Eléments et formes (texte paru initialement en 1930) :

Définition des civilisations :
... "La limite d’une aire de civilisation se trouve donc là où cessent les emprunts constants, les évolutions plus ou moins simultanées ou spontanées, mais toujours parallèles, et qui s’opèrent sans trop grande séparation de souche commune.. Exemple : on peut peut être encore parler de civilisation latine, ..., avec des variantes italienne, française, etc.
Cette limite, cet arrêt brusque d’une aire de civilisation est très souvent aussi arbitraire qu’une frontière de société constituée et même de ce que nous appelons un Etat. Une des graves lacunes de nos études d’histoire collective, ethnologique et autre, c’est qu’elles sont beaucoup trop portées à n’observer que les coincidences. On dirait qu’il ne s’est passé que des phénomènes positifs dans l’histoire. Or il faut observer le non-emprunt, le refus de l’emprunt même utile (c’est moi qui souligne). Cette recherche est aussi passionnante que celle de l’emprunt. Car c’est elle qui explique les limites des civilisations dans nombre de cas... Les indiens arctiques n’ont jamais su ni voulu se fabriquer un kayak ou un umiak eskimo, ces admirables bateaux. Inversement, c’est exceptionnellement que les Eskimos ont consenti à emprunter la raquette à neige...
On voit ainsi comment se circonscrivent les civilisations, par la capacité d’emprunt et d’expansion, mais aussi par les résistances des sociétés qui les composent."


SOMMAIRE

INTRODUCTION

I. Historique et fonctionnement des poêles et cheminées

  • A. Un bref historique
  • B. Leur fonctionnement

II. Les décors et usages sociaux des poêles et cheminées

  • A. Les décors
  • B. Les usages sociaux

III. D’une délimitation matérielle à une « frontière culturelle »

  • A. Les limites de la notion de « frontière »
  • B. Une « frontière culturelle » ?

CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
ANNEXES

INTRODUCTION

Pour étudier le quotidien, autant dans le milieu rural qu’urbain, nous disposons certes de sources écrites, mais l’archéologie a permis une grande avancée dans ce domaine, notamment en introduisant la problématique du chauffage. Cette question peut paraître anodine de prime abord, mais elle est très révélatrice du mode de vie de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne. C’est ce qui nous a été possible d’étudier au travers d’un corpus, composé de quatre récits de voyage et d’une carte, établie par Jean Maire et Jean-Jacques Schwien. Ces récits nous proviennent des XVe, XVIe et XVIIe siècles, période qui a vu un grand développement de ce genre littéraire qu’est la relation de voyage. Ici, nous disposons des extraits de récits de Gilles le Bouvier, dit Berry, provenant du Livre de la description des pays (1451), de Montaigne, venant de son Journal de voyage (1580-1581) et de ses fameux Essais (1588), et de La Salle de L’Hermine émanant de son Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace 1674 – 1676 et 1681. Ces récits, combinés aux résultats de fouilles archéologiques concernant les moyens de chauffage, particulièrement le poêle, ont amené à émettre l’hypothèse d’une « frontière », allant du nord des Alpes jusqu’aux côtes du nord de la Belgique, en passant par les Vosges. Effectivement, à l’est de cette délimitation, nous pouvons remarquer une prédominance de l’usage du poêle, au détriment de la cheminée. Cette notion d’existence d’une « frontière » va être l’objet de notre étude, puisque nous chercherons comment celle-ci a pu être élaborée, ainsi que la pertinence, mais également les limites de cette théorie.

Dans cette optique, nous présenterons tout d’abord un rapide historique des moyens de chauffe depuis les origines, ainsi que le fonctionnement des deux les plus usités au Moyen Âge, à savoir le poêle et la cheminée. Puis, nous analyserons les différents décors et usages sociaux qui en sont fait, avant de finir par les limites de cette notion de « frontière » et ses implications culturelles.

I. Historique et fonctionnement des poêles et cheminées

A. Un bref historique

Avant d’évoquer plus précisément le poêle et la cheminée durant le Moyen Âge, il serait bon de revenir aux origines. Ce qui a précédé, comme moyens de chauffe, sont le foyer mixte, le brasero et l’hypocauste, d’origine romaine. L’évolution de ces différents moyens pose question : les uns parlent d’évolution continue depuis l’Antiquité, les autres parlent, au contraire, d’invention spécifiquement médiévale. Dans tous les cas, le feu domestique est au cœur de la vie familiale. Il est l’objet d’une préoccupation constante, dont l’entretien et l’alimentation sont souvent confiés à la femme. À l’époque romaine, le mot focus désigne, en même temps, le foyer et la maison. Au Moyen Âge, on ne comptabilise pas les individus, mais les familles ou foyers. Cela explique l’expression « tenir feu et lieu » [1]. Au XVe siècle, c’est encore, pour les plus pauvres, un foyer ouvert à même le sol. Ainsi, Jean-Marie Pesez [2] observe des traces de foyers au pied des murs, sans évacuation de fumée. Foyer creusé, posé ou construit, mais toujours installé sur le sol, que Jean-René Trochet nomme foyer central ouvert [3], ces différents types font apparaitre la cheminée comme exception. Elle est limitée aux demeures des privilégiés, que ce soit en zone urbaine ou rurale. Le foyer mixte, qui sert de chauffage et de cuisson, ne se développe que très tardivement, pour finir par être un élément à part entière, la cuisinière.

Le brasero, quant à lui, est démontré par l’implantation avérée de foyers rudimentaires à l’extérieur de l’habitation. Ce chauffage, surtout rencontré au sud [4], a le mérite d’être transportable. Du fait de cette fragilité et volatilité, c’est surtout dans le domaine de l’histoire de l’art que l’on peut en retrouver des témoignages, objets ou représentations picturales. En même temps, l’hypocauste romain ou praefurnium n’a pas disparu au Moyen Âge. On peut observer la suspensura reposant sur des pilettes souterraines dans la présentation de l’hypocauste romain, au Parc archéologique européen de Bliesbruck à Reinheim en Moselle.

Ce système, devenu hypocauste roman, a été retrouvé à des périodes médiévales de manière plus fonctionnelle.

On peut le décrypter sur les plans de Saint-Gall, au Danemark [5], dans l’abbaye cistercienne de Maulbronn ou, encore, au Kloster de Marienthal en Allemagne [6].

Petit à petit, cette technique onéreuse en temps, en argent, en personnel, installée au profit de collectivités (thermes, monastères), réduit son ampleur pour être, de plus en plus, à la portée des familles. Il s’agit d’abord des familles aisées, puis des familles bourgeoises et, finalement, des familles les plus modestes, dans toute l’Europe. Ainsi, Joshua Hertz relate les propos du Père Abbé Dom Martène, repris par Auguste Lenoir en 1856, en ces termes : « Un petit hypocauste particulier avait été construit sous la cellule de saint Bernard ». Cet épisode amusant est révélateur de la persistance de cette technique, bien au-delà de ses origines. C’est le cas de bon nombre de chauffages : Jean-René Trochet [7] va même jusqu’à dire qu’ « une idée courante consiste à voir dans la cheminée l’héritière du foyer central ouvert... Les choses sont en réalité moins simples. Des exemples de foyers centraux ouverts sont attestés jusqu’au XXe siècle dans les maisons paysannes de certaines régions, notamment en Bretagne Méridionale. ». Cette affirmation nous amène au constat que, malgré l’évolution des techniques de la cheminée et du poêle, les caractéristiques des chauffages restent longtemps très diversement et inégalement partagés.

B. Leur fonctionnement

Pour s’intéresser aux « frontières » du chauffage au poêle il est nécessaire de rappeler la différence fondamentale qu’il existe entre celui-ci et le chauffage avec la cheminée. Nous allons donc confronter ces deux moyens de chauffage en décrivant leurs aspects techniques.

Tout d’abord, la cheminée est constituée d’un système assez simple : pourvue d’un foyer au sol elle est associée à une hotte, généralement un cône carrée ou bien circulaire qui conduit la fumée dans la souche de cheminée. On la retrouve en général à deux endroits principaux dans la maison et selon le placement elle n’est pas conçue de la même façon. On retrouve d’une part la souche sur le grand côté de la maison, donc le point le plus bas du toit ; elle est alors très haute car une souche trop petite à cet endroit entraîne des aspirations d’air à l’intérieur et a donc pour conséquence une rentrée des fumées. D’autre part, la souche peut être située sur le point le plus haut du toit ; elle est alors d’une taille bien plus réduite. En effet comme elle dépasse la hauteur du toit, les fumées ne rentrent pas par aspiration d’air et une élévation trop importante est inutile. Le feu est fourni dans la pièce même du foyer et les fumées sont évacuées dans la hotte. La cheminée n’est pas sans inconvénient. Elle pose notamment le problème de l’appel d’air généré par le trou de la cheminée, créant ainsi des courants d’air dans la maison lorsque le feu n’est pas allumé.

Nous allons montrer à titre de comparaison que le poêle est un élément complètement différent de la cheminée, dans sa conception même ainsi que dans son objectif final. Le poêle est un système de chauffage qui ne va cesser d’évoluer au cours du Moyen Âge. De 1200 à 1500 environ, le poêle à pot d’origine va devenir un poêle à carreaux en passant par plusieurs paliers de formes intermédiaires. Cette évolution traduit en réalité un changement dans l’assemblage même du poêle : d’un système où des pots s’imbriquent de façon isolée dans de l’argile crue on va glisser progressivement à un système avec des carreaux bords à bords constituant ainsi à eux seuls la façade du poêle. Nous allons à présent évoquer cette évolution et montrer en quoi elle témoigne d’une réflexion des artisans sur la manière la plus efficace de rendre la chaleur tout en donnant à l’objet une valeur d’œuvre d’art.

Le poêle à pot est composé de deux corps : la base pouvant être cubique ou cylindrique et la partie supérieure en forme de dôme. Il est toujours adossé à un mur de la pièce à vivre qui forme le quatrième côté du poêle, ce mur étant toujours en pierre ou en brique. D’après une découverte en Suisse à Winterthur confirmant les hypothèses d’assemblage du poêle à pot, on peut noter une caractéristique essentielle de ce dernier : le dôme est constitué de pots imbriqués dans une paroi en argile d’une épaisseur d’environ une dizaine de centimètres. Ces pots sont posés avec la lèvre côté pièce et le fond vers le foyer.

Concernant la base, elle est rigidifiée à l’aide de fragments de tissus et ne comporte pas de pots. Il devait probablement y avoir un mélange de terre cuite et crue afin de pallier aux pressions latérales et aux variations de températures. De plus, de fortes cannelures ou des lèvres sortantes observées dans les restes semblent avoir ce même but de renforcement de la paroi.

Le fonctionnement du poêle à pots ne s’appuie que sur des suppositions, les restes étant moindres pour aider à l’interprétation. Il semble que deux cas se dégagent : soit le foyer est à l’intérieur du poêle – un cas est attesté à Rougemont dans le Doubs-, soit le foyer se situe dans la cuisinière de l’autre côté du mur attenant au poêle comme à Frohburg (Saxe) notamment.

Par ailleurs, les conjectures sont nombreuses concernant l’évacuation des fumées générées. Certains archéologues comme Jean-Paul Minne affirment qu’un orifice au sommet du dôme pourrait avoir un tel but. Il appuie son hypothèse en montrant l’utilité que pourrait avoir une poterie d’amortissement au niveau de la voute, poterie que l’on enlèverait au moment de la combustion et replacée par la suite afin de conserver la chaleur accumulée. Les fouilles à Winterthur pourraient confirmer cette hypothèse, on y a effectivement découvert une poterie d’amortissement en forme de visage stylisé. D’autres pensent que dès l’origine l’évacuation des fumées s’est faite hors de la pièce à vivre, donc du côté de la cuisine, à l’aide d’une hotte. En effet, si le poêle comporte une spécificité principale par rapport à la cheminée c’est entre autre à propos de l’évacuation des fumées ; et il semble que ce soit une des caractéristiques intrinsèques à la constitution même du poêle.

À partir du XIIIe siècle, on assiste à une modification dans la constitution de la paroi de la partie supérieure. Les éléments insérés dans la paroi vont devenir la paroi en elle-même et donc ce ne seront plus des éléments isolés mais des éléments bords à bords. De plus, la forme des pots va évoluer, de manière générale on peut dire que la forme allongée du pot va progressivement se réduire et devenir plate. Ces deux extrêmes voient la création éphémère du carreau-bol et du carreau-niche, véritables entre-deux du pot et du carreau. Le carreau-bol est moins long que le pot traditionnel et ses bords ont été pincés aux quatre angles, conférant ainsi une ouverture carrée et non plus ronde. Le carreau-niche a pour caractéristique essentielle de comporter une façade ajourée, totalement nouveau, et avec un corps d’ancrage semi-cylindrique.

Ainsi aux alentours de 1250 la section de l’ouverture se modifie et on assiste à tout un panel de nouveautés décoratives. Les poêles à carreaux sont les seuls qui subsistent après 1500, après l’abandon progressif du carreau-bol et du carreau-niche. Ils sont construits sur un plan quadrangulaire essentiellement mais on atteste des structures mixtes alliant un corps inférieur cubique et un corps supérieur cylindrique.

Nous avons des témoignages écrits sur le fonctionnement de ce type de poêle. Le cas du témoignage de Lazare de la Salle de l’Hermine dans Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace 1674-76 et 1681 qui nous rapporte « qu’il y a un grand fourneau de fonte ou de terre vernie, que l’on chauffe par le moyen d’une ouverture qui est dans le mur répondant à la cuisine, de sorte qu’on ne voit point le feu quoique l’on en sente la chaleur jusques dans les endroits de la chambre les plus éloignés du fourneau » (texte 3, ligne 15 à 18). Le texte nous renseigne sur l’usage de la pièce d’à côté pour nourrir le foyer. On observe alors deux types de fonctionnement.

Dans le premier cas, la combustion se fait probablement sur un soubassement et l’alimentation en bois est relayée par la pièce d’à côté, à savoir le couloir pour les demeures bourgeoises ou châteaux, ou bien la cuisine dans la plupart des cas. L’évacuation des fumées est permise grâce à un espace crée dans l’épaisseur du mur. Dans le second cas, la combustion se fait dans le foyer de la cuisinière située dans la pièce à côté. La chaleur générée est transmise dans le poêle au moyen d’un orifice crée dans le mur tandis qu’autre orifice situé plus haut permet d’évacuer les fumées dans la hotte de la cuisine. Ce texte éclaire ainsi la façon dont le poêle était conçu et comment était alimenté le foyer. Il nous informe également sur plusieurs différences fondamentales avec la cheminée. Tout d’abord, le poêle est un système fermé où l’on ne voit pas le feu alors que l’on sent la chaleur contrairement à la cheminée qui est un système ouvert. Ensuite, il semble que la production de chaleur soit bien plus importante grâce à ce système fermé, un concept qui a dû étonner plus d’un car il peut paraître illogique d’avoir un rendu de chaleur plus grand alors que le feu se trouve enfermé. Or nous savons que si la cheminée peut procurer une chaleur très vive à condition que l’on ne s’éloigne pas trop du foyer [8], elle constitue un système moins performant que le poêle. Le poêle à carreaux comporte plusieurs spécificités. Tout d’abord, les artisans trouvent et mettent en place des systèmes qui permettent d’allonger le plus possible la distance parcourue par les fumées, cela afin de maximiser le rendement de chaleur. Contrairement à la cheminée où les fumées disparaissent dans la souche rapidement, le poêle est une réflexion plus poussée sur la manière de rentabiliser au maximum la production de chaleur et éviter des pertes inutiles de bois.

Nous avons vu que le chauffage au Moyen Âge possédait des origines diverses et complexes, parfois difficile à dater. Effectivement, le foyer mixte semble être plutôt de mise dans les milieux ruraux, tandis que le brasero est plus rattaché à un environnement géographique particulier. Mais c’est bien l’hypocauste, héritage de l’Antiquité, qui se rapproche le plus, en terme de fonctionnement, au poêle. Il est intéressant de comparer le fonctionnement du poêle à celui de la cheminée afin de les confronter pour pouvoir en dégager les avantages et inconvénients de chacun. En effectuant ce travail, il nous est alors déjà possible d’entrapercevoir pourquoi il semble exister une répartition géographique de ces deux moyens de chauffe. Il est alors à présent temps de s’intéresser aux décors et usages qui en sont faits pour avancer dans notre questionnement.

II. Les décors et usages sociaux des poêles et cheminées

A. Les décors

Même si les usages sont différents selon le moyen de chauffage utilisé, il n’en reste pas moins que la cheminée, ainsi que le poêle, sont un repère dans la pièce et un élément de prestige. Dans l’ensemble, pour le XIIIe et XIVe siècle, le décor sculpté des manteaux de cheminées reste uniforme et plutôt sombre avec des moulures au niveau du linteau ou de la plate-bande. Mais, à la fin du XIVe siècle, des formes gothiques apparaissent sur les cheminées des grandes demeures, qui deviennent alors des monuments en miniature. Le décor intègre des éléments majeurs de l’architecture castrale, comme le couronnement des créneaux ou les galeries, avec un décor qui représente des éléments de la vie quotidienne ou même des blasons. C’est ainsi qu’au XVIe siècle, la cheminée acquiert une nouvelle importance monumentale puisqu’elle est conçue comme un meuble, principal centre d’intérêt de la pièce. La tendance est alors à la démesure et le goût du monument est très prononcé. La salle dans laquelle se trouve la cheminée est, par ailleurs, un espace de représentation, où elle devient le support privilégié d’images sculptées ou peintes évoquant l’histoire de la famille au travers de décors héraldiques. Le décor peut être parfois orné de tissu ou de papier. La cheminée peut aussi être parfois le support de tableaux accrochés au manteau.

Sa fonction monumentale et symbolique est d’autant plus frappante qu’à partir du XIVe siècle, la cheminée a la fonction de support des armoiries. Elle devient donc un élément pour montrer son appartenance, prouver l’ancienneté de son lignage et exprimer sa puissance.

Quant au poêle, il est aussi un élément ostentatoire. Il est effectivement le support d’une iconographie très diversifiée. Tout d’abord, il y a des motifs architecturés comme les arcs ou les fenêtres, mais également les chapiteaux, les pinacles et les colonnes.

Les motifs zoomorphes sont aussi relativement courants, comme les chevaux, mais aussi le lion, l’aigle et le dragon. D’autres, moins représentés, sont les oiseaux et les animaux fabuleux. Il faut voir dans ces animaux le symbole des nombreuses vertus ou principes. Il existe aussi les motifs historiés, extrêmement répandus, qui représentent des scènes d’une grande variété, tout autant influencées par la religion que par la vie quotidienne, la littérature ou la politique. Tout comme les cheminées, les poêles ont aussi parfois des motifs héraldiques.

Dans la plupart des cas, les écus sont présentés par un ou plusieurs personnages. Les motifs végétaux occupent aussi une place importante dans l’iconographie des carreaux du poêle. Ils peuvent tout aussi bien former l’arrière-plan de scènes historiées, avec des fleurs, des feuilles ou des rameaux, qu’être le sujet principal, voire unique, de nombreux motifs. Il en est fait mention dans Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace 1674 – 76 et 1681 : « [...] et comme d’ordinaire il [le poêle] est orné de bas reliefs, à la manière des contrecœurs de cheminée et couronné de divers feuillages et embellissement par le haut [....] » (texte 3, ligne 18 à 20). Enfin, surtout à partir du XVe siècle, les poêles s’ornent de décors géométriques, notamment la « pointe de diamant ».

Au final, les décors qu’on retrouve sur ces deux moyens de chauffages montrent l’importance de ceux-ci. Effectivement, ils sont porteurs d’un décor divers et varié qui démontre la richesse du propriétaire. Ce sont donc des éléments primordiaux des intérieurs au Moyen Âge. Cette importance se reflète aussi dans les usages sociaux qui en sont fait.

B. Les usages sociaux

Aux XIIIe et XIVe siècles, le poêle reste un privilège appartenant aux milieux aisés. Châteaux, maisons nobles ou abbayes constituent les meilleurs gisements de carreaux de poêle car sa fabrication et son entretien requièrent un savoir-faire et des moyens financiers relativement élevés. L’utilisation du poêle comme mode de chauffage constitue pour le monde aristocratique une manière de montrer sa fortune et son appartenance à un lignage grâce aux décors héraldiques. Le poêle regroupe typiquement toutes les activités domestiques et familiales. Effectivement, la salle du poêle est ainsi faite qu’elle permet un grand confort puisqu’elle favorise le maintien d’une température constante. Ce confort incitait donc forcément les habitants à occuper le plus possible cet espace. Quand on étudie les iconographies mettant en scène le poêle, il n’est pas rare d’y voir des étagères placées à proximité du foyer, des perches pour faire sécher le linge, ainsi que des banquettes de poêle. Cette iconographie est, par ailleurs, confirmée par les témoignages écrits dont nous disposons, comme dans Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace 1674 – 76 et 1681 quand il est relaté que les habitants « [....] y couchent, ils y mangent, ils y sèchent leur linge et ils gardent du fruit [....] » (texte 3, ligne 38 à 39) dans la salle du poêle. Vers le XVIe siècle même, la présence du poêle est souvent associée au soin des petits enfants ou des malades. Dans les maisons nobles savoyardes, la salle du poêle est aussi l’endroit où l’on signe des actes et rédige le testament. Finalement, le poêle finit par être associé à l’oisiveté, comme nous le confirme Gilles le Bouvier quand il nous raconte que « les nobles gens et gens de guerre et aultres gens oyseux y sont pareillement à jouer, chanter boire et mengier et passer le temps » (texte 1, ligne 12 à 13). Cependant, comme les sources archéologiques et historiques consultées semblent le désigner, il est plus que plausible que certains habitants moins riches, urbains ou ruraux, étaient également chauffés par poêle. L’observation des gravures réalisées au XVe et XVIe siècles dans le monde germanique est riche d’enseignement à ce sujet.

Une gravure du « Maître de Pétraque », réalisée au XVIe siècle, représente même un paysan, dans une maison pauvre et désordonnée, prenant un repas frugal devant un poêle à pots à ouverture quadrangulaire. De plus, le poêle apparaît aussi dans des représentations d’ouvriers ou d’artisans au travail, chauffant leur atelier.

Par exemple, il est possible de le voir sur une illustration de De Re Metallica d’Agricola de 1556, montrant un poêle à carreaux dans des bâtiments d’exploitation de minerai métallique. Plusieurs gravures de Jost Amman de 1568 montrent aussi différents corps de métier à l’œuvre. Le lien entre le poêle et le monde des travailleurs est confirmé par Gilles le Bouvier quand il relate que « [...] l’iver les gens de mestier y font leur besogne et y tiennent leurs femmes et leurs enfants [....] » (texte 1, ligne 10 à 11). Le poêle est aussi lié aux activités féminines comme le filage et le tissage, souvent pratiquées dans des pièces qui bénéficient d’une température constante. Largement diffusé, le chauffage par poêle s’est, en outre, développé au sein de milieux socio-culturels plus nombreux et variés que ceux que les fouilles archéologiques et les archives ont jusqu’à présent permis de déterminer. C’est, par exemple, le cas dans les écoles et les églises. La multiplication des fouilles en milieu rural pourrait, sans aucun doute, permettre de mieux cerner une éventuelle diffusion du poêle dans ces sphères.

III. D’une délimitation matérielle à une « frontière culturelle »

A. Les limites de la notion de « frontière »

Après s’être intéressé aux décors ainsi qu’aux différents usages de ces deux moyens de chauffage, le poêle et la cheminée, il s’agit à présent de s’intéresser à la notion de « frontière ». Il faut dans un premier temps se pencher sur les limites de cette démarcation en observant les poids respectifs des deux moyens étudiés dans leur répartition au travers des deux aires géographiques. Puis, nous nous attacherons à observer les différences culturelles qui se traduisent dans la prédominance de l’un ou l’autre de ces moyens de chauffage et du rapport à l’autre, présent dans les récits de voyage.

Il est nécessaire avant tout de rappeler que la notion de « frontière » a émergé au XIXe siècle en lien avec la naissance des nationalismes. Il s’agit donc d’un concept moderne qu’il est indispensable de nuancer lorsqu’on l’applique à une période antérieure, telle que le Moyen Âge. En effet, il n’existait alors pas de frontières en tant que telles mais plutôt des espaces d’entre-deux, qui faisaient la jonction entre deux aires plus distinctes. Les diverses fouilles archéologiques, de même que les références littéraires, permettent également de mettre en lumière les limites de cette « frontière » du poêle ainsi qu’elle est tracée sur la carte [9].

A la rencontre de ces dernières, il existe un vaste espace, regroupant l’Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté, qui subit l’influence des deux aires et de leur moyen de chauffage prédominant. En ces lieux, cheminées et poêles cohabitent. Il est possible de le voir au travers de l’exemple du château du Haut-Koenigsbourg. Il s’agit bel et bien d’une zone de confluence, qui utilise au quotidien simultanément deux moyens de chauffage afin de jouir des qualités de chacun. En effet, ces derniers avaient chacun leurs défauts. La cheminée rejetait les fumées dans la pièce et l’ouverture du foyer provoquait des courants d’air. À l’inverse, le foyer fermé, poêle, permettait une meilleure répartition de la chaleur mais cela provoquait des odeurs caractéristiques de lieux chauds qui incommodaient parfois les étrangers, ainsi que le souligne La Salle de L’Hermine lorsqu’il dit que «  l’odeur de ces lieux chauds est insupportable à l’abord pour les étrangers délicats » (texte 3, ligne 27 à 28), citant également l’abbé Régnier-Desmarais qui écrivit dans son voyage à Munich « un poisle où l’on respire/Une molle et fade vapeur,/Qui fait presque faillir le cœur,/Est l’endroit où l’on se retire » (texte 3, ligne 31 à 34). Des découvertes ont permis de mettre à jour les incursions faites par ces deux moyens de chauffage au sein des deux aires. En effet, des carreaux de céramiques retrouvées dans des châteaux français tels que celui d’Orgelet ou encore celui de Montaigu. De plus, de multiples références littéraires mettent en lumière l’installation de poêles dans diverses régions. Il est également précisé que ceux- ci proviennent de l’aire germanique ou que ce sont des Allemands eux-mêmes qui viennent les installer. Ainsi, le roi René II d’Anjou fait appel à « Jacques Desabern, allemant, faiseur de pasles (...) pour achat de plomb et boys pour faire carreaux et pots de terre » et « pour plomber carreaulx et potz de terre » [10]. Cette décision se traduit par une apparition des frais engendrés dans les comptes de son administration, permettant aux historiens et aux archéologues de prouver l’existence de poêles dans le royaume de France, y compris dans des zones éloignées de l’aire germanique. De la même façon, Minne cite l’exemple des poêles situés dans le pavillon du château de Fontainebleau [11]. Ces derniers datent de la première moitié du XVIe siècle. Cependant, les riches nobles et bourgeois ne sont pas les seuls à installer des poêles. Ainsi, il est possible d’en trouver dans des lieux où des Allemands se sont implantés. L’exemple le plus probant est celui de Pampailly, une ville minière où des poêles avaient été installés [12]. Les fouilles en ce lieu ont permis de trouver les preuves irréfutables de la présence de divers poêles, dont les coûts se retrouvent dans les textes comptables. De la même manière, un nombre de cheminées ont été trouvées grâce à des fouilles archéologiques au sein de l’aire germanique. Cependant, cette diffusion de la cheminée à l’est de la « frontière » établie sur la carte ne peut être observée puisque celle-ci porte uniquement sur l’expansion du poêle. Ainsi, il n’était pas rare ou exceptionnel que ces deux moyens de chauffage cohabitent. Cependant, les fouilles à ce sujet sont encore assez peu nombreuses. En outre, les archéologues français n’ont pas encore l’habitude de trouver des carreaux de poêle et dans certains cas, leur reconnaissance, comme tels, est difficile.

B. Une « frontière culturelle » ?

Comme on l’a vu précédemment, la répartition géographique telle qu’elle est connue de l’implantation du chauffage au poêle semble dessiner une « frontière » à l’ouest qui partirait du sud de la Suisse au-dessus du lac Léman, remonte vers l’Alsace en incluant le territoire de Belfort et le pays de Montbéliard, courrait sur les Vosges et remonterait vers la Belgique en englobant la Moselle. Cette frontière semble délimiter deux espaces distincts, l’un utilisant de manière prédominante le poêle, l’autre la cheminée.

On peut donc se demander pourquoi la diffusion du poêle, qui s’est faite à travers l’Empire entre l’an mil et le XVIe siècle, n’est pas parvenue à franchir cette limite. On pense alors tout de suite à la frontière politique qui existait entre Saint Empire romain germanique avec le royaume de France, mais était-ce une explication suffisante ? En effet, même si la délimitation entre l’usage dominant du poêle ou de la cheminée correspond peu ou prou à la frontière politique entre le royaume de France et l’Empire, elle ne s’y superpose pas parfaitement lorsqu’on regarde en détail, ni même avec les frontières linguistiques : le poêle est par exemple prédominant dans le territoire de Belfort et en Moselle. On peut avancer plusieurs explications quant à cela. Tout d’abord, comme nous l’avons déjà évoqué, la frontière au Moyen Âge représente une toute autre conception que celle que l’on imagine avec notre regard nourri des apports du XIXe siècle. Elles ne sont pas toujours définies très clairement et ne suivent pas nécessairement la répartition déjà en place des populations. Dans la pratique, les frontières politiques jouent un rôle de limite du gros des mouvements des populations, mais des migrations locales et des perméabilités entre des espaces géographiquement proches sont possibles, ce qui pourrait expliquer de petites incursions de part et d’autre d’une frontière politique. Si la frontière n’est pas uniquement politique, elle doit être culturelle. Mais qu’est-ce qu’une « frontière culturelle » ? Qu’est-ce que cela implique pour les populations de part et d’autre de cette « frontière » ? Cette notion est-elle vraiment légitime ? La notion de « frontière culturelle » implique qu’il y ait, de part et d’autre de celle-ci, deux cultures différentes. Dans ce cas, une culture plus française et une culture plutôt allemande. Nous avons vu précédemment plusieurs éléments qui permettraient d’établir qu’il s’agit de deux cultures différentes concernant le chauffage : il existe des usages différents liés à la cheminée ou au poêle, ainsi que des différences dans les décors. Ces éléments impliquent donc pour les usagers de ces moyens de chauffage des différences dans leurs habitudes journalières et l’organisation de leur quotidien, mais qui sont communes aux autres usagers du même moyen de chauffage.

Un élément qui semble corroborer l’existence d’une « frontière culturelle » est la notion d’altérité qu’on peut relever dans les textes. Par exemple chez Gilles le Bouvier dit Berry dans Le livre de la description des pays (vers 1451) : « Pour le froid qui fait ès Alemaignes, l’iver, ils ont fourneaux (poêles), qui chauffent par telle manière qu’ilz sont chaudement en leurs chambres, et l’iver les gens de mestier y font leur besogne et y tiennent leurs femmes et leurs enfants, et ne fault guères de bois à les chauffer. Et les nobles et gens de guerre et aultres gens oyseux y sont pareillement à jouer, chanter, boire et mengier et passer le temps ; car ilz n’ont nulles cheminées » (texte 1, ligne 9 à 13). Le narrateur nous raconte ici ce qu’il a observé en Allemagne, et il note que les gens y utilisent des poêles. Le fait qu’il relève cela montre bien qu’il s’agit d’une chose singulière pour lui, qui tranche avec ce qui est pour lui la norme, et que ceux qu’il nomme « les Alemans » constituent pour lui un groupe et une culture différentes de la sienne. Le poêle est pour lui un objet étranger.

On retrouve cette notion d’altérité chez Montaigne dans son Journal de voyage (1580-81), dans lequel il effectue une comparaison avec la cheminée qu’il associe clairement au royaume de France : « À Baden ..."M. de Montaigne, qui couchait dans un poêle, s’en louait fort et de sentir toute la nuit une tiédeur d’air plaisante et modérée. Au moins on ne s’y brûle ni le visage ni les bottes et est-on quitte des fumées de France » (texte 2a, ligne 1 à 3). Également dans ses Essais : « Un Aleman me fit plaisir à Auguste (Augsbourg) de combattre l’incommodité de noz foyers par ce mesme argument deqouy nous nous servons ordinairement à condamner leurs poyles » (texte 2b, ligne 7 à 9). Ce passage est intéressant car il implique que selon lui les Français refusent consciemment d’adopter le chauffage au poêle, lui préférant la cheminée.

Cette altérité, le fait que l’on se perçoive de part et d’autre comme étranger, montre bien que l’on constitue deux groupes différents avec des cultures distinctes. La notion d’altérité est performative : elle permet d’établir la distinction entre un Soi et un Autre, tout en même temps qu’elle pousse à la distanciation et donc marque encore cette distinction. On peut supposer que les cas attestés de présence de poêles à l’ouest de cette « frontière » imaginaire, par exemple à Douai, Paris, Bourges, Lyon ou Avignon font état d’exceptions, d’extraordinarité : on installe un poêle chez soi car on en a vu l’exemple ailleurs, pour se singulariser, parce qu’on a été étonné par ses avantages techniques lors d’un voyage à l’étranger, parce qu’on a pu bénéficier de savoir-faire importés. En effet, ces cas semblent rester ponctuels et ne pas se répandre au-delà du foyer où installer cet élément étranger a été une réelle volonté. Cette idée est renforcée par les cas de la mine de Pampailly, dont Maire et Schwien expliquent que d’après les archives et les fouilles, le poêle a certainement été importé par les mineurs allemands présents sur le site ; et par le cas du château du roi René à Angers au XVe siècle, pour la construction duquel il fait appel à un spécialiste allemand. Ces cas ne permettent donc pas d’infirmer cette « frontière culturelle » puisqu’ils renforcent cette idée d’altérité.

Tous ces éléments font donc état de deux aires culturelles distinctes. Dans chacune d’entre elles, les personnes s’autodéterminent et définissent en creux l’Autre comme étant différent. Cette notion de « frontière culturelle » sert à expliquer la limite de la diffusion du poêle vers l’ouest, mais n’est bien entendu pas suffisante en soi, les recherches étant à ce jour encore trop insuffisantes pour permettre de l’attester véritablement.

CONCLUSION

In fine, nous avons pu voir, au travers de notre étude, que les moyens de chauffage au Moyen Âge ont des origines multiples et complexes, bien souvent difficiles à dater avec précision. Tout de même, le poêle, qui est ici notre principale préoccupation, semble avoir hérité du fonctionnement de l’hypocauste, apparu durant l’Antiquité. En confrontant ses caractéristiques techniques avec celles de la cheminée, il ressort alors les avantages et inconvénients de chacun. Il est aussi possible de voir que ces deux moyens de chauffe sont répartis différemment d’un point de vue géographique. Le poêle, largement plus présent à l’est de cette « frontière », a des décors et usages sociaux qui lui sont propres et sont révélateurs des mentalités et de la société médiévale. Tout au long de notre étude, il apparaît que des incursions des deux moyens de chauffe sont possibles, de manière variable, de part et d’autre de cette « frontière ». Reste tout de même que les moyens de chauffage et leurs usages sont différents entre l’espace germanique et l’espace français. Cette remarque nous pousse à discuter de cette notion de « frontière ». Même si les fouilles archéologiques et l’étude des données sont encore en cours, il nous est déjà permis de nuancer cette notion de « frontière » établie par la carte. Les deux moyens de chauffage semblent en effet plutôt cohabiter. Il convient aussi de rappeler que la « frontière » a émergé au XIXe siècle, dans un contexte de naissance des nationalismes. Il faut donc être prudent avec cette notion moderne que l’on plaque sur le monde médiéval qui, lui, ne connaissait pas de frontières politiques comme nous l’entendons aujourd’hui. Quant à une « frontière linguistique », elle est à remettre en cause, puisque la langue n’était pas foncièrement une barrière entre l’espace germanique et l’espace français. Il reste alors l’idée d’une « frontière culturelle », puisque dans les récits de voyage des français présents dans le corpus, il ressort bien cette conception d’un « autre », d’un étranger, qui utilise le poêle tandis qu’eux ne connaissent que la cheminée. Pour autant, cette seule explication reste insuffisante et il est préférable de rester prudent.

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES

Cadre de vie et manière d’habiter (XIIe – XVIe siècle) [Actes coll. VIIIe Congrès International de la Société d’Archéologie médiévale], éd. ALEXANDRE-BIDON (Danièle), PIPONNIER (Françoise) et POISSON (Jean-Miche), Caen, 2006 (Publications du CRAHM).

HUOT-MARCHAND (Guillaume), La céramique de poêle en Lorraine au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, Haroué, 2006 (Gérard Louis).

MINNE (Jean-Paul), La céramique de poêle de l’Alsace médiévale, Strasbourg, 1977 (Publitorial).

RÖBER (Ralph) (dir.), Mittelalterliche Öfen und Feuerungdanlagen, Beiträge des 3. Kolloquiums des Arbeitskreises zur archäologischen Erforschung des mittelalterlichen Handwerks, Stuttgart, 2002 (Konrad Theiss Verlgag).

SIROT (Élisabeth), Allumer le feu. Cheminée et poêle dans la maison noble et au château du XIIe siècle au XVIe siècle, Paris, 2011 (Picard).

UNTERMANN (Mathias), Kloster Marienthal in Steinheim an der Murr – Römisches Bad, Grafenhof, Kloster –, Konrad Theiss Verlag, 1991 (Führer zu archäologischen Denkmälern in Baden- Wüttemberg).

ARTICLES

HERTZ (Josh), Some Examples of Medieval Hypocausts in Danmark, dans Château Gaillard. Études de Castellogie médiévale [Actes coll. du 2 au 7 septembre 1974], Blois, 1975, p. 127 – 139.

MAIRE (Jean) et SCHWIEN (Jean-Jacques), La cheminée et le poêle, ou l’art de se chauffer en Alsace au Moyen Âge, dans BECK Patrick, dir., L’innovation technique au Moyen Âge, Dijon, 1996, p. 258 – 269.

PESEZ (Jean-Marie), Le chauffage : foyers et cheminées, dans ESQUIEU (Yves) et PESEZ (Jean- Marie), dir., Cent maisons médiévales en France du XIIe au milieu du XVIe siècle, Paris, 1998, p. 109 – 113.

TROCHET (Jean-René), Réflexions sur l’apparition de la cheminée dans les maisons rurales en France, dans FELLER (Laurent), MANE (Perrine) et PIPONNIER (Françoise), dir., Le village médiéval et son environnement, Paris, 1998, p. 237 – 248.

ANNEXES

DOCUMENTS SUR LA FRONTIERE DU CHAUFFAGE AU POELE A LA FIN DU MOYEN AGE, ENTRE ESPACES GERMANIQUE ET FRANÇAIS

RESUME

Les structures de chauffage sont un bon moyen pour étudier une sorte de frontière culturelle entre deux modes de vie, le foyer ouvert ou cheminée et le foyer fermé ou poêle, tous deux se développant à partir du milieu du Moyen Age. Ce sont avant tout les découvertes archéologiques récentes, complétant des sources littéraires déjà reconnues plus anciennement qui permettent de définir deux aires distinctes - royaume de France et Saint-Empire - privilégiant l’un ou l’autre de ces moyens, sans pour autant totalement méconnaitre l’autre. Les données présentées pour ce séminaire porteront plus particulièrement sur cette limite entre Alsace, Lorraine et Franche-Comté en raison des recherches très développées qui y sont menées.

DOCUMENTS

TEXTE 1

Gilles le Bouvier dit Berry, Le livre de la description des pays (vers 1451), publié pour la première fois par le Dr. E.-T. HAMY, Paris, 1908, 260p.

pp. 62-63, Description de la Bavière :

"Ce païs est très bon et fertil de blez, de vins, de bestial gros et menu et de chevaux moult bons. Les nobles sont belles gens et blons ; et chevauchent bien et fermement ; et se vestent légièrement. Les gens de labour et le commun sont rudes et ordes (sales), gens et grans mangeurs, pour ce que leur païs est froit espéciaument l’iver ; et par tout païs froid sont grant mangeurs. Ces gens sont bons arbalestriers à cheval et à pié et tirent d’arbalestres de corne ou de nerfs, qui sont bonnes, seures et fortes ; car ils ne rompent point ; et les arbalestres de bois et les arcs sont autres (différents) ; ilz (ceux de corne) ne rompent quand elles sont gellées. Et pour ce, les font de corne ; car pour le froit elles ne rompent point et plus fait froit plus sont fortes. Pour le froit qui fait ès Alemaignes, l’iver, ils ont fourneaux (poêles), qui chauffent par telle manière qu’ilz sont chaudement en leurs chambres, et l’iver les gens de mestier y font leur besongne et y tiennent leurs femmes et leurs enfants, et ne fault guères de bois à les chauffer. Et les nobles et gens de guerre et aultres gens oyseux y sont pareillement à jouer, chanter, boire et mengier et passer le temps ; car ilz n’ont nulles cheminées. Les Alemans sont joyeuses gens et usent en leur mengier fort d’espice et de safran et vont souvent aux estuves et chantent volentiers et jouent."

TEXTE 2A

Montaigne, Journal de voyage (1580-81), Ed. Gallimard (Folio, ), 1983 p. 92
A Bâle ..."il n’est rien de plus délicat que leurs poêles qui sont de poterie"...

pp. 102-103

A Baden ...

"M. de Montaigne, qui couchait dans un poêle, s’en louait fort et de sentir toute la nuit une tiédeur d’air plaisante et modérée. Au moins on ne s’y brûle ni le visage ni les bottes et est-on quitte des fumées de France. Aussi, là où nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées entrant au logis, eux, au rebours, se mettent en pourpoint et se tiennent la tête découverte au poêle, et s’habillent chaudement pour se remettre à l’air."...

TEXTE 2B

Montaigne, Essais, 1588, Livre III, chap. XIII

"... C’est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu’il lui plaist ; elle peut tout en cela : c’est le breuvage de Circé, qui diversifie nostre nature comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la crainte du serain, qui nous blesse si apparemment ; et nos bateliers et nos paysans s’en moquent. Vous faites malade un Aleman de le coucher sur un matelas, comme un Italien sur la plume, et un François sans rideau et sans feu. L’estomac d’un Espagnol ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Un Aleman me fit plaisir à Auguste (Augsbourg) de combattre l’incommodité de noz foyers par ce mesme argument deqouy nous nous servons ordinairement à condamner leurs poyles. Car à la vérité, cette chaleur croupie, et puis la senteur de cette matière reschauffée deqouy ils sont composez, enteste la plus part de ceux qui n’y sont experimentez ; à moy non. Mais au demeurant, estant cette challeur eguale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l’ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs de quoi se comparer à la nostre...."

TEXTE 3

La Salle de L’Hermine (Lazare de), Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace 1674-76 et 1681, Publié pour la première fois par LBJCM (Joseph Cou), Mulhouse, 1886, 264p.

p. 225

"Ce fut à Montbéliard où je vis pour la première fois avec étonnement les manières d’Allemagne, me trouvant tout d’un coup transporté comme dans une autre région, où les habillemens différens, les coiffures étranges des femmes, le langage, les bâtimens, les meubles, les poëles, enfin tout ce qui tomboit sous mes yeux, étoit nouveau pour moi ; car je ne faisois que de sortir de la comté de Bourgogne, où chacun parle et s’habille à la françoise. J’avoue que j’en sentois une joye secrète, et mon inclination de voir un païs étranger se trouvoit contente."

pp. 188-190

"J’ay déjà dit plus d’une fois en parlant des maisons d’Allemagne, qu’elles étoient la pluspart peintes par dehors, c’est icy le lieu de faire le détail du dedans. A moins que ce ne soit des maisons à boutiques, on n’en habite guères le bas étage, il est réservé pour les écuries ou pour faire des magazins. Les logis de distinction ont presque toujours leur escalier de pierre dans une tourelle hors d’oeuvre mais dans les maisons du commun on trouve sous la porte un escalier de bois, par où l’on monte au poële, qui est une salle boisée tout autour, haut et bas, et percée de grandes fenêtres, qui souvent règnent tout le long d’un des côtés, et qui sont en quelques endroits diversifiés par des balcons en saillie et tout vitrés, d’où l’on peut voir, sans être vu, tout ce qui se passe dans la rue ; non pas cependant à travers toutes les vitres, car les panneaux ne sont qu’un assemblage de ronds de verre, appelés sibles (Scheible, Scheibe) de 4 à 5 pouces de diamètre, dont les veines circulaires empêchent de discerner les objets ; c’est pourquoi on met au milieu de chaque panneau une pièce d’autre verre uni, pour la nécessitéde regarder dehors. La pluspart de ces grands vitrages sont ornés de peinture, ce qui rend ces poëles là fort gais en tout tems, mais en hiver surtout ce sont des paradis pour les Allemans, parce qu’il y a un grand fourneau de fonte ou de terre vernie, que l’on chauffe par le moïen d’une ouverture qui est dans le mur répondant à la cuisine, de sorte qu’on ne voit point le feu quoique l’on en sente la chaleur jusques dans les endroits de la chambre les plus éloignés du fourneau et comme d’ordinaire il est orné de bas reliefs, à la manière des contrecoeurs de cheminée, et couronné de divers feuuillages et embellissemens par le haut, cela passe d’abord dans l’esprit d’un étranger qui n’en a jamais vu, pour une armoire à la mode du païs. C’est le jugement que j’en fis à Montbelliard, où je vis pour la première fois un de ces fourneaux. Comme je ne me doutois point de cela, je ne pouvois comprendre comment, après avoir quitté mon manteau et mes grosses bottes, j’avois encore plus chaud qu’en arrivant ; mais je fus bientôt instruit du mistère, en aprochant ma main de cette ardente armoire de fer. On peut bien penser qu’il ne sent guères bon dans ces poëles, et particulièrement dans ceux des hôtelleries où l’on mange presque durant toute la journée, où l’on fume du tabac chacun à sa liberté. En effet l’odeur de ces lieux chauds est insuportable à l’abord pour les étrangers délicats ; il ne sera pas hors de propos de se souvenir icy de ce que l’abbé Régnier-Desmarais en a écrit dans son voyage de Munich en vers. Voici comme il en parle :
 
... un poisle où l’on respire
Vne molle et fade vapeur,
Qui fait presque faillir le coeur,
Est l’endroit où l’on se retire.
 
Chez les bons bourgeois on a de coutume, dès qu’on a mangé, d’ouvrir les fenêtres du poële et d’y brûler du bois de genèvre dans un réchaut, qu’une servante porte en marchant tout autour de ce lieu, ce qui le remplit tout d’une fumée aromatique. Mais chez les petites gens où l’on n’observe pas cette pratique, il est presque impossible d’y durer, car ils y couchent, ils y mangent, ils y sèchent leur linge et ils gardent du fruit, ce qui y cause une puanteur détestable. Joignez à cela une quantité importune de mouches et de puces, qui s’y conservent toute l’année, et l’on pourra se faire une idée assez juste de ces vilains chaufoirs."

CARTE

Carte extraite de : MAIRE (Jean) et SCHWIEN (Jean-Jacques), « La cheminée et le poêle ou l’art de se chauffer en Alsace au Moyen Âge », dans Actes du VIe congrès international d’Archéologie médiévale, L’innovation technique au Moyen Age, 1-5 octobre 1996 (dir. P. Beck), Paris, Errance, 1998, pp. 258-269.


Notes


[1SIROT (Élisabeth), Allumer le feu. Cheminée et poêle dans la maison noble et au château du XIIe siècle au XVIe siècle, Paris, 2011 (Picard), p. 12.

[2PESEZ (Jean-Marie), Le chauffage : foyers et cheminées, dans ESQUIEU (Yves) et PESEZ (Jean-Marie), dir., Cent maisons médiévales en France du XIIe au milieu du XVIe siècle, Paris, 1998, p. 109 – 113.

[3TROCHET (Jean-René), Réflexions sur l’apparition de la cheminée dans les maisons rurales en France, dans FELLER (Laurent), MANE (Perrine) et PIPONNIER (Françoise), dir., Le village médiéval et son environnement, Paris, 1998, p. 237.

[4HUOT-MARCHAND (Guillaume), La céramique de poêle en Lorraine au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, Haroué, 2006 (Gérard Louis), p.8.

[5HERTZ (Josh), Some Examples of Medieval Hypocausts in Danmark, dans Château Gaillard. Études de Castellogie médiévale [Actes coll. du 2 au 7 septembre 1974], Blois, 1975, p. 127 – 139.

[6UNTERMANN (Mathias), Kloster Marienthal in Steinheim an der Murr – Römisches Bad, Grafenhof, Kloster –, Konrad Theiss Verlag, 1991 (Führer zu archäologischen Denkmälern in Baden-Wüttemberg).

[7ibid. note 3, p. 238.

[8PESEZ (Jean-Marie), Le chauffage : foyers et cheminées, dans ESQUIEU (Yves) et PESEZ (Jean-Marie), dir., Cent maisons médiévales en France du XIIe au milieu du XVIe siècle, Paris, 1998, p. 109 – 113.

[9MAIRE (Jean) et SCHWIEN (Jean-Jacques), La cheminée et le poêle, ou l’art de se chauffer en Alsace au Moyen Âge, dans BECK Patrick, dir., L’innovation technique au Moyen Âge, Dijon, 1996, p. 258 – 269.

[10BIDON-ALEXANDRE (Danièle), Le poêle : une histoire en images, Paris, 1995.

[11MINNE (Jean-Paul), La céramique de poêle en France, 1991, II-1, 719, note 17.

[12BOUCHARLAT (Benoît), Pampailly, Cah. du GAMA, 3, 1985.

 

Mots-Clefs
Poêle / cheminée :
Brasero, Carreau-bol, Carreau-niche, Chauffage à foyer fermé, Cheminée, Décors et usages sociaux des poêles et cheminées, D’une délimitation matérielle à une « frontière culturelle », Fourneau, Foyer mixte, Historique et fonctionnement des poêles et cheminées, Hypocauste, Moyens de chauffe, Poêle, Poêle à carreaux, Poêle à pot, Poële, Salle du poêle,
Auteurs :
Finck Johanna, Louys Béatrice, Mangin Lucie, Traulet Blandine,
Moyen-âge :
Chauffage au Moyen Âge, Fin du Moyen-âge, Master d’études médiévales interdisciplinaires de Strasbourg, Mittelalterzentrum de Freiburg-Brisgau, Royaume de France, Saint Empire romain germanique, Séminaire interdisciplinaire sur « la frontière/die Grenze »,
Villes / lieux :
Abbaye cistercienne de Maulbronn, Chateau de Montaigu, Château du Haut-Koenigsbourg, Château du roi René à Anger, Châteaux d’Orgelet , Kloster de Marienthal, Pampailly, Parc archéologique européen de Bliesbruck à Reinheim en Moselle, Pavillon du château de Fontainebleau, Saint-Gall / Sankt Gallen, Strasbourg,
Auteurs de citations :
Abbé Régnier-Desmarais, Gilles le Bouvier, dit Berry, Jean Maire, Jean-Jacques Schwien, Jean-Marie Pesez, Jean-René Trochet, La Salle de L’Hermine (Lazare de), MAIRE (Jean) et SCHWIEN (Jean-Jacques), Marcel Mauss, Montaigne, Père Abbé Dom Martène,

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