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L’exemplum de la femme opiniâtre

(Exposé au Séminaire interdisciplinaire du Master en Etudes Médiévales Interdisciplinaires de l’Université de Strasbourg)

D 1er janvier 2018     H 09:20     A Béatrice Louys, Camélia FERRAJ, Lucie MANGIN, Léonie DELAUNE     C 0 messages


L'exemplum de la femme opiniâtre

 

SOMMAIRE :

- Introduction

- 1ère partie : usage et réemploi du même exemplum
a) renouveau de la prédication au XIIIe siècle (Jacques de Vitry et Etienne de Bourbon)
b) un orateur à succès du XVe siècle (Bernardin de Sienne)
c) une déstructuration de l’exemplum avec Poggio ?

- 2ème partie : les procédés de persuasion
a) langage et style au service de la prédication populaire
b) la persuasion par l’ « émotion »
c) la vivacité du récit

- 3ème partie : le stéréotype de la femme opiniâtre
a) l’élaboration d’un discours sur les femmes pour les femmes
b) les vices de la femme et la légitimité du châtiment
c) la réception de l’exemplum

- Conclusion
- Bibliographie
- Annexes : Versions de l’exemplum de la femme opiniâtre, cité par Carlo Delcorno, « Pour une histoire de l’exemplum en Italie », dans Les exempla médiévaux : nouvelles perspectives, Paris, Champion, 1998, p. 173-176.

 


 

 

Introduction

 

Selon Jacques Berlioz, les atouts principaux de l’exemplum, argument narratif, résident dans l’univocité (fixation du sens de l’histoire), la brièveté, l’appel à l’authenticité, la vraisemblance, le plaisir et enfin la métaphore. A la fin du XIIe siècle et surtout au cours du XIIIe siècle, l’Eglise qui doit s’adapter aux transformations de la société, adopte une nouvelle forme de prédication pour faire face au déferlement de l’hérésie, au développement des villes, à l’essor économique et à l’accroissement démographique. Ainsi, les recueils d’exempla, destinés de prime abord à des moines, ont vite été adaptés dans leur contenu à un public plus ample. Les auteurs de ces recueils, les prédicateurs issus des ordres mendiants urbains, les Dominicains et les Franciscains, se destinent à enrichir le contenu des prédications. En 1215, le Concile de Latran IV définit en effet la prédication populaire comme l’instrument fondamental de l’enseignement de la religion aux laïcs, qu’Etienne de Bourbon et Jacques de Vitry nomment les simplices persone [1].

Le premier exemplum est écrit par Jacques de Vitry, célèbre prédicateur du XIIIe siècle, né vers 1165 et mort vers 1240. Après des études à Paris, il devient membre des chanoines réguliers de Saint-Augustin en 1208 et développe son activité de prédicateur à partir de 1211. Orateur talentueux, il est appelé pour prêcher la croisade contre les albigeois en 1212. Il est également évêque de saint Jean d’Acre de 1216 à 1226, ainsi que cardinal-évêque de Tusculum de 1229 jusqu’à sa mort. L’œuvre littéraire de Jacques de Vitry est immense, il est entre autres l’auteur de nombreux sermons, regroupés en quatre recueils distincts : les Sermones dominicales totius anni, les Sermones de sanctis, les Sermones vulgares et les Sermones communes vel quotianni. Contemporain de Jacques de Vitry, Etienne de Bourbon est né vers 1185-1190 et mort vers 1261. Après des études à Mâcon, Paris et peut-être Lyon, Etienne de Bourbon entre chez les Dominicains vers 1233. Puis, il effectue des activités missionnaires et inquisitoriales jusque vers 1250. C’est probablement à cette date qu’Etienne de Bourbon rédige son recueil d’exempla, le Tractatus de diversis materiis predicabilibus, en sept volumes symbolisant les sept dons du Saint Esprit. Inachevé à cause du décès de l’auteur, on y compte tout de même près de 3000 récits d’origines diverses, écrits antérieurs ou anecdotes contemporaines, sacrés comme profanes.

Au XIVe siècle et au XVe siècle, les récits exemplaires connaissent des évolutions notables. Les histoires demeurent les mêmes, comme l’atteste ici le réemploi de l’exemplum de la femme opiniâtre, mais une nouvelle rhétorique semble s’insérer. En effet, alors que l’art de la prédication s’influence de la confabulatio (art de la conversation), la révolution de Gutenberg, qui contribue à faire du livre l’un des principaux vecteurs de la diffusion de la culture, marque le passage d’une audition collective à une réception individuelle [2]. Dans la lignée des prédicateurs auteurs de recueils d’exempla homilétiques, on retrouve Bernardin de Sienne, prédicateur franciscain italien né en 1380 et mort en 1444, célèbre pour ses sermons riches en exempla. Canonisé en 1450, il devient au XVe siècle une figure d’autorité en matière de prédication et un modèle pour beaucoup d’autres Franciscains. Il est surnommé « l’apôtre de l’Italie », à cause de ses efforts pour un retour de la foi et de la moralité dans son pays, et plus encore dans les villes italiennes luxurieuses et turbulentes. Enfin, les recueils d’exempla n’ont pas été sans action sur la littérature dite profane, morale ou même amorale ou immorale [3] au XVe siècle. Les recueils de nouvelles ou de facéties réinvestissent des motifs des exempla pour développer le récit. Ainsi, Poggio Bracciolini (1380-1459), humaniste et homme politique toscan de la Renaissance, insère dans ses Liber facetiarum l’exemplum de la femme opiniâtre, non plus à des fins moralisatrices, mais de divertissement.

Le motif de la femme opiniâtre est donc réemployé dans des contextes rhétoriques, historiques et littéraires bien différents et aux fonctions dissemblables. Il s’agira de s’interroger sur les formes de réécriture de l’exemplum de la femme opiniâtre. Dans un premier temps, nous aborderons les quatre réemplois de l’exemplum et leur différents usages, puis les procédés de persuasion, avant d’étudier le stéréotype de la femme.

 

 

1ère partie : usage et réemploi du même exemplum

 

Les quatre exempla de la femme opiniâtre proviennent d’époques différentes et donc de contextes d’écriture propre. Nous nous attacherons dans cette première partie à montrer quelles conséquences peuvent avoir ces contextes et les intentions des auteurs sur la forme des récits.

Le premier exemplum du corpus provient d’un sermon tiré des Sermones vulgares et écrit entre 1226 et 1240 par Jacques de Vitry. Les sermons de ce recueil témoignent d’un essor de la prédication ad status, c’est-à-dire des sermons qui s’adressent à une catégorie spécifique d’auditeurs définie par leur statut dans l’Eglise ou dans la société. L’exemplum que nous avons ici est extrait d’un ensemble plus large constitué par le sermon et est donc privé de son contexte d’écriture. En effet, le XIIIe siècle voit dans les premiers temps le développement de « sermons modèles », soit des modèles de sermons que les prédicateurs rédigent en latin, à l’usage d’autres prédicateurs. Ce sont des modèles qui nous rapprochent le plus de la prédication réelle, car les sermons n’étaient pas rédigés à cette époque en langue vulgaire. L’usage était donc utilitaire, il fallait donner aux prédicateurs des modèles à suivre pour les aider à préparer leur sermon.

Ce contexte d’écriture particulier et les intentions de l’auteur nous amènent à nous demander les conséquences que cela a pu apporter au texte. Tout d’abord, cet exemplum comporte une forme appelé « synecdochique », c’est-à-dire qu’il fonctionne avec une démarche inductive ayant pour but d’illustrer le fait général par un fait particulier [4]. Sur le plan strictement textuel, l’induction n’est pas présente ici, on n’en déduit pas une morale finale qui permettrait d’illustrer un fait général. Cependant, cette induction était tout de même présente dans le sermon modèle, dont l’exemplum est tiré. Ici, l’éditeur qui a publié les exempla de Jacques de Vitry, Th. F. Crane, a choisi de ne pas publier la suite de l’exemplum ; la forme que nous avons provient donc d’un choix et non de la volonté de l’auteur d’omettre une morale. Ensuite, l’étude de l’exemplum nous montre que nous avons affaire à un récit assez formel, pourvu d’une logique rigoureuse dans les étapes successives. Le récit est formé de deux parties : la mention de la source au début et le récit en lui-même. L’auteur commence son exemple par « Audivi » (j’ai entendu parler), formule caractéristique des exempla synecdochiques. Cette façon de débuter les exempla permet d’augmenter la crédibilité de l’anecdote, car le vécu de l’auteur est mis en avant. Le récit s’enchaîne ensuite directement et est composé lui aussi de plusieurs parties que nous allons analyser. Jacques Le Goff décompose les récits exemplaires en plusieurs parties : les circonstances introductives, la mise à l’épreuve, le mérite ou le démérite, qui entraîne respectivement soit la récompense soit le châtiment. Ici, l’exemplum commence en effet par des circonstances introductives : la femme traite son mari de pouilleux, puis nous avons bien une mise à l’épreuve : le mari lui demande d’arrêter et la menace. L’étape suivante est ici le démérite de la femme qui continue à le traiter de pouilleux, entraînant un châtiment : son mari finit par la jeter à l’eau.

L’exemplum d’Etienne de Bourbon contraste avec celui de Jacques de Vitry et dénote d’une intention précise assez caractéristique des prédicateurs du XIIIe siècle. En effet, à cette époque se développent les recueils d’exempla utilisés dans les sermons, c’est-à-dire que les auteurs vont rechercher dans les sermons modèles tous les exempla pour les rassembler dans un ouvrage particulier. Comme pour les sermons modèles, seuls les prédicateurs sont les destinataires de ces recueils. D’une part, ces textes étaient écrits en latin, et donc seuls les clercs lettrés pouvaient y avoir accès. D’autre part, un recueil ne contenait que des exempla sous leur forme la plus concise, c’est-à-dire le récit anecdotique en lui-même, formant alors une succession d’histoires sans logique prédéfinie et donc dépourvues d’un contexte moralisateur. Puisque les exemples étaient dépourvus de contexte défini, chaque prédicateur pouvait alors les reprendre, se les approprier en les adaptant à leur propre contexte de prédication. Il n’y avait pas un usage unique d’un exemplum, celui-ci pouvait être repris plusieurs fois dans des sermons à visées moralisatrices différentes, car il pouvait être adapté selon la morale choisie par le prédicateur. Le but de ces recueils était donc de leur fournir des exemples et de les aider à structurer leur sermon, pour convaincre l’auditoire efficacement. Les recueils d’exempla permettaient d’accumuler le plus d’anecdotes illustratives possible, afin de faire face à toutes les situations et l’oral permettait de sélectionner ces éléments accessoires pour l’intention édifiante des sermons. Ainsi, l’intention première des recueils d’Etienne de Bourbon n’était pas le message moral en lui-même, mais la possibilité de rassembler le plus d’exempla pour les prédicateurs.

Maintenant que nous avons établi le contexte d’écriture et montré les intentions de l’auteur, nous pouvons aborder les conséquences sur la forme de ces récits. Exemplum synecdochique comme celui de Jacques de Vitry, celui-ci présente aussi la caractéristique de ne pas comporter d’induction clairement exprimée, mais nous n’avons pas affaire à un choix de l’éditeur comme précédemment. Ici, l’auteur a volontairement laissé la morale en suspens, pour que le prédicateur puisse l’expliciter dans son sermon en fonction du message qu’il veut faire passer. Concernant la forme, le texte peut aussi être divisé en deux parties selon la manière de Le Goff, l’une mentionnant la source et l’autre étant le récit proprement dit. Il est tout d’abord intéressant de noter que Jacques de Vitry constitue la source d’Etienne de Bourbon : « Item de alia magister Jacobus dixit quod » (De même à propos d’une autre [femme], maitre Jacques dit que). Jacques de Vitry est un prédicateur, qui a marqué durablement les esprits et qui a servi de modèle à beaucoup de ses contemporains, cette mention fait figure d’autorité et permet d’asseoir la crédibilité du récit. Il faut donc analyser ce qu’Etienne reprend de l’exemplum de Jacques de Vitry, mais également ce qu’il rajoute et modifie. La même trame est reprise, avec les circonstances introductives, la mise à l’épreuve, le démérite et le châtiment. Le récit comporte aussi les mêmes étapes générales : l’injure est faite en public ; la menace du mari, la tentative de noyade et le geste effectué sont bien repris. Cependant, d’autres éléments ont été rajoutés selon la volonté d’Etienne de Bourbon, apportant un aspect novateur à l’ensemble. En effet, on apprend que le châtiment a lieu dans le cours d’une rivière, « in alveo rivi », alors que Jacques de Vitry indiquait seulement « in aquam » (à l’eau). De plus, le premier indique que le mari la jette à l’eau et Etienne de Bourbon précise qu’il la maintient sous l’eau, cet ajout montre que l’auteur souhaite insister sur la volonté délibérée de tuer la femme, élément qui n’est pas anodin. L’auteur s’approprie donc le texte et le réinvente, en ajoutant des éléments novateurs qui permettent d’étoffer le récit.

L’exemplum écrit par Bernardin de Sienne au XVe siècle, donc avec deux siècles d’écart par rapport aux précédents, comporte un contexte d’écriture très différent. Les intentions de l’auteur ont évolué et nous verrons les conséquences au niveau de la forme. La société médiévale du XVe siècle voit un accroissement de l’alphabétisation et le public qui assiste aux sermons est certainement plus cultivé ; la demande a donc évolué et l’exemplum de Bernardin de Sienne est le reflet de ce changement. Il est tiré d’un sermon datant de 1436, prononcé à Padoue, d’après Jean de La Haye [5] qui publia ses Œuvres, il s’agit du sermon 37 inséré dans le chapitre intitulé « De amore praeparante ». Intégré au sermon, l’exemplum conserve donc toute sa visée moralisatrice, contrairement à celui d’Etienne de Bourbon.

Bernardin de Sienne reprend évidemment le récit dont Jacques de Vitry est à l’origine, mais il va le transformer selon son propre contexte et selon l’usage qu’il souhaite en faire. Les conséquences de tous ces changements sont visibles dans la forme et à travers le récit ; la morale est omniprésente, mais celle-ci est accompagnée d’effets comiques assez nouveaux. On distingue tout d’abord trois parties distinctes qui diffèrent du schéma des deux premiers exempla étudiés. En premier lieu, apparaît une phrase introductive et déjà moralisatrice, « Unde solet dici quod « non est locus pacis ubi est lingua loquacis » » (Voilà pourquoi on dit habituellement que « Où il y a langue de bavard(e), la paix n’a point place). Cette phrase d’accroche semble reprendre un adage présenté comme communément admis par tous et qui ne peut être mis en doute. La mention de la source a complètement disparu et bien que l’auteur s’inspire évidemment des prédicateurs précédents, rien n’est dit à leur sujet. Il faut bien sûr remettre cet adage dans son contexte. Dans une époque où en Italie les Guelfes et les Gibelins se querellent, Bernardin prône la paix, mais ici cette paix est tournée vers une cause bien moins noble, mais non moins cruciale au vu du style utilisé : la paix dans le ménage. Puis, la seconde partie est composée du corps du texte, un récit de trois phrases qui ne comporte aucune digression, ni aucun élément inutile. La dernière partie évoque la gestuelle de la femme, de manière claire et précise, en un développement bien plus long que ne le faisaient Jacques de Vitry et Etienne de Bourbon. Il faut aussi noter que Bernardin reprend l’idée du fleuve pour la tentative de noyade, comme l’avait indiqué Etienne de Bourbon : « super ripa fluminis » (sur le bord d’un fleuve), mais tout en rajoutant un élément neuf, le fait que ce fleuve coulait près de chez lui : « quod discurrebat secus domus eius ». Enfin, le troisième mouvement se résume en une phrase conclusive et moralisatrice, qui n’était pas présente chez les autres auteurs : « Unde tu, o mulier, fac quod domina Taciturnitas sit tua socia, ne tibi similia accidant, et stes in charitate cum tuo marito » (Ainsi, toi, femme, fais en sorte que dame Discrétion soit ta compagne pour éviter pareille mésaventure, et demeure en bonne amitié avec ton mari). La morale est ici explicite et très claire, elle ne vise que les femmes, alors que l’attitude du mari n’est à aucun moment remis en cause. Par un épisode plutôt comique, l’auteur fait passer un message intransigeant et ne laissant aucune place à la controverse. Ce type de rhétorique permet de persuader l’auditoire avec une force plus grande qu’un simple message moral. Bernardin s’appuie donc sur des éléments anciens en ajoutant beaucoup de détails, créant un discours narratif plus riche et plus neuf. Par ses apports novateurs, l’auteur se rapproche alors du genre de la facétie. En effet, les effets comiques, comme la description détaillée du geste mimé de la femme ou la moquerie sur le bavardage féminin avec l’appel à la « domina Taciturnitas » (dame Discrétion), permettent d’établir un changement de rhétorique ; de la rhétorique de prédication, on passe à celle de la confabulatio, soit l’art de la conversation. Le caractère plus vivant et oral de l’exemplum, le rapprochement de la facétie et les effets comiques pourraient nous indiquer que le texte était certainement fait pour être lu par des laïcs, ce qui diffère une fois de plus par rapport aux exempla précédents. Ce rapprochement de la facétie pourrait aussi expliquer son succès populaire et la reprise, voire la réécriture, de cet exemplum dans le genre de la facétie, ce que fit Poggio par exemple.

On peut également se demander dans quelle mesure l’extrait des Facéties de Poggio manifeste une déstructuration de l’exemplum. Dès les premières lignes, l’auteur démontre un proverbe tout à fait commun, sans aucune visée éthique ou moralisante (ligne 1-2) : « Colloquebantur aliquando de pertinacia mulierum, quae ita quandoque perstant animo indurato, ut se Mori malins quad céder ex sententia » (ils parlaient un jour de l’obstination des femmes qui sont si entêtées qu’elles aimeraient mieux mourir que de revenir sur une opinion). De ce fait, la facétie de Poggio semble entamer une rupture avec la tradition de l’exemplum, en déniant l’exemplarité à visée éthique, au profit du simple divertissement [6]. Poggio n’engage pas à un comportement irréprochable à éviter ou au contraire à suivre, il ne fait qu’exposer des « considérations qui tiennent compte de la variété des cas humains, de la difficulté d’obéir à des impératifs abstraits, de la légitimité de la joie et du plaisir et de l’évidence des intérêts les plus concrets » [7]. Ainsi, Lionello Sozzi ne relève que quarante facéties sur deux-cent soixante-treize, qui aboutissent à une conclusion de type moralisante. Toutefois, les traductions françaises du XVIe siècle rajoutent des conclusions moralisantes, ramenant les facetia dans les ornières de l’exemplum [8].

Le rire constitue la finalité première des exempla de Poggio. L’auteur se livre à des satires, y compris des individus et des couches sociales traditionnellement épargnées par les critiques, poussant Lionello Sozzi à caractériser ces facéties comme l’ « essence même de l’humanisme ». En effet, la volonté de parler librement sans épargner personne et de rire de tout le monde, y compris de soi-même, correspond bien à l’attitude typique des premières générations de l’humanisme [SOZZI Lionello, « Les Facéties du Pogge et leur influence. Discussion », dans Facétie et littérature facétieuse... op.cit., p. 31.]. Dans l’exemplum, l’auteur insiste donc sur des détails sordides, rendant la scène comique et burlesque (ligne 14) : « Vir... per funem in aquae puteum demisit » (le mari la fit descendre avec une corde dans un puits rempli d’eau). La description de la scène, où le mari tente de noyer son épouse, est ici beaucoup plus longue et précise que dans les autres exempla, au détriment de toute maxime.

La satire a également une forte dimension intellectuelle. Il s’agit, certes, de rire de la lourdeur des gens de la campagne et des simples, des comportements ridicules, mais surtout des faux savants (doctor indoctus), alors que le vrai savant est l’humaniste, représentant de la nouvelle culture. L’auteur aime à nous faire rire de l’ignorance d’une culture dépassée, abstraite, incapable de se plier à la variété innombrable des cas réels et humains.

Finalement, le motif de l’exemplum est repris par Poggio pour donner une nouvelle dimension à l’art narratif. Ce sont la brièveté, l’allure dépouillée, la matière quotidienne et vulgaire ainsi que la dimension humoristique, qui constituent les traits caractéristiques des exempla, qui permettent en effet l’élaboration de satires vivantes.

 

 

2ème partie : les procédés de persuasion

 

Dans cette seconde partie, nous allons rechercher les procédés mis en oeuvre par les orateurs pour atteindre leur but, par le biais de ces exempla : persuader et, haute ambition encore plus cruciale pour les prédicateurs, convertir. Bien évidemment, ils sont tous les quatre écrit en latin. Dans leur ouvrage sur L’Exemplum [9], les trois auteurs expliquent que ce n’est qu’à partir du XIVe siècle que l’on commence à écrire les sermons en langue vulgaire. Cela permet une approche plus réelle, moins figée que dans les recueils. Ainsi, il existe des versions en langue vulgaire de sermons de Bernardin de Sienne, orateur célèbre et talentueux [10]. Pourtant, bien auparavant, l’essor de la prédication ad status, dont nous avons parlé précédemment, démontre que l’Eglise veut se faire entendre des laïcs. Cette apparition de statut au sein de la population montre que le prédicateur apprend à s’adresser à certaines catégories de personnes et pas seulement aux clercs. Pour convaincre le plus grand nombre, il vaut mieux s’adresser aux auditeurs dans la langue la plus partagée, le latin restant celle des érudits. Donc, l’écrit qui est arrivé le plus souvent jusqu’à nous n’est pas ce que la population entend, mais reste le texte le plus approchant. La langue véhiculaire n’est pas le seul moyen de se rapprocher de l’auditoire, loin s’en faut. Dans un premier temps, l’art oratoire utilise de nombreux artifices pour capter l’attention, tenir le public en haleine et lui faire éprouver des émotions. Dans un deuxième temps, il s’agit de réussir à le convaincre, parfois par une morale bien sentie (exemplum de Bernardin de Sienne, par exemple). A l’intérieur d’un discours, que ce soit un sermon ou non, changer de ton et de rythme réveille l’attention et distrait par des histoires concrètes, les exempla, pour imprimer dans les mémoires des vérités illustrées par le reste du discours. Quand il s’agit d’un sermon, c’est le moyen d’augmenter les chances pour le fidèle d’entendre et de mémoriser les choses utiles pour son salut. L’exemplum doit donc être utilisé au bon moment, ce qui implique que la répartition des exempla n’est pas aléatoire et que leur place est condition de leur efficacité. Le rôle de la forme est mis en avant pour faire comprendre le fond, d’où l’élaboration d’un art de la prédication, adaptable au public visé. De plus, l’elocutio favorise le rapport de l’orateur avec son public, en interpellant l’auditoire à la première personne du singulier (« Audivi... ») ou du pluriel et par l’usage de l’impératif (« Unde tu, o mulier, fac quod... »). Cela établit un contact entre l’orateur et l’auditoire.

Ce rapprochement avec l’auditoire allié à la vivacité du discours, grâce à la parole et à la gestuelle, donne à ces brefs récits des atouts certains pour convaincre tout en distrayant, sans perdre de vue la rhétorique de la peur. Ainsi, la persuasion par l’émotion use, voire abuse de tous les moyens mis à sa disposition aux fins de faire passer le message moralisateur :
- l’humour pour faire sourire, voire rire en ridiculisant l’un ou l’autre personnage,
- la crainte, voire la peur liée à l’autorité du messager et au caractère sacré du message,
- le rejet ou la compassion, permettant aux auditeurs de s’identifier à l’un ou l’autre protagoniste,
- les larmes etc...

Tous ces sentiments sont largement servis par une gestuelle appropriée, que ce soit de la part de l’orateur lui-même ou celle évoquée au cours de l’exemplum.

Comment faire éprouver de l’ « émotion » ? A noter les guillemets entourant ce terme, car ce mot n’existe pas au Moyen Âge et n’apparait qu’au XVe siècle ! Son usage est donc anachronique pour la période qui nous intéresse. On parle bien de « sentimens » ou du fait d’ « esmouvoir », en ancien français, d’ « affectus » ou de « passio » en latin, mais il n’existe aucun terme générique pour relier tout ce que l’on peut éprouver [11]. Hérité de la conception d’Aristote, dont les enseignements sont imposés à l’université au milieu du XIIIe siècle (1255), émouvoir l’auditoire est un procédé de rhétorique, qui crée une complicité entre l’émetteur et le récepteur. Le prédicateur manipule les sentiments du public, avec, notamment, la nécessité du rejet de l’identification avec la victime : pas de sympathie pour elle, pour faire passer mieux le message. Pour que cela fonctionne, il faut des prédispositions de l’auditoire (partage des mêmes valeurs par exemple), le talent de l’orateur, mais aussi son statut : une position de supériorité. En effet, le prédicateur a aussi besoin du respect de l’auditoire pour susciter son adhésion et l’expression d’une quelconque « émotion ». Damien Boquet signale que « les larmes sont la réponse émotionnelle la plus fréquente, mais celle-ci prend parfois un autre chemin, moins attendu, celui du rire. » [12].

Comment faire sourire, voire rire ? L’usage de l’humour n’est pas réservé à la culture profane, mais reste difficile à définir. Ce que l’on sait, c’est que le rire est fondamentalement rejeté par la hiérarchie ecclésiastique, mais pas par l’ensemble du clergé. Ainsi, au XIIe siècle, Alain de Lille, disait que : « La prédication ne doit pas s’appuyer sur des bouffonneries, ni des sottises, ni admettre ce genre de mélodies rythmées, plus propre à réjouir l’oreille qu’à instruire le cœur. [...] Car tout ce qui est dépeint trop vivement semble surfait, cherche à plaire plutôt qu’à aider son prochain et, par conséquent, n’est pas capable d’émouvoir les cœurs des auditeurs. » [13]. L’idée que le rire est associé à la sécularisation et ne peut être associé au sacré reste donc très largement répandu. Pourtant, la réalité semble beaucoup plus nuancée : la pratique de l’humour est ancienne (par exemple saint Augustin défend le mélange des styles) et semble occultée par la suite, car le rire pose problème à l’Eglise. L’austérité des écrits ne reflète pas une vie quotidienne, où l’humour avait sa place. Avec la création des Ordres Mendiants, notamment des Franciscains, une nouvelle étape voit le jour avec l’arrivée d’une « parole nouvelle de plus en plus libre et dialoguée » [14]. Chez Jacques de Vitry, les anecdotes humoristiques incitent à la pénitence, avec l’idée que l’agréable prépare les esprits à accueillir le sérieux et l’utile. Ce théoricien de la prédication défend la gaieté comme une vertu. Toutefois, le rire doit rester mesuré, surtout s’il surgit au dépens d’une victime, ce qui est le cas ici. Une forme de cruauté, créée par le prédicateur, est donc la condition du rire.

Donner vie au discours aux fins d’application d’une morale n’est pas accepté par tous. Les opposants à cette stratégie, vraisemblablement mus par des jalousies devant le succès rencontré par ces orateurs, y voient une corruption, un prétexte au relâchement et un discrédit de l’Eglise. Bernardin de Sienne est accusé par les Dominicains, qui lui font un procès à plusieurs reprises, ce qui lui vaut plusieurs convocations à Rome, mais ne lui coûte aucune condamnation. Pourtant, en 1528, le concile de Sens condamne les récits et histoires de bonnes femmes destinées uniquement à faire rire. Les femmes sont les cibles privilégiées du rire médiéval, avec les clercs : tous deux gardent une place importante dans les exempla. Les situations ridicules sont souvent ancrées dans le quotidien. Bien que caricaturaux, les exempla exagèrent un détail et visent un défaut particulier, ce qui est le cas ici. Mais, il ne faut pas calquer notre conception du rire sur le rire médiéval : lié à la prédication, il est parfois éloigné d’un rire franc et joyeux. En effet, les émotions du rire et de la peur peuvent s’entremêler. Comme dit plus haut, le rire permet de créer une complicité entre le prédicateur et son audience, ce que ne permet pas la rhétorique de la peur.

Comment faire respecter le message ? Il est certain que la crainte n’a jamais été la seule manière d’enseigner, car il est sans doute difficile d’enseigner par cet unique moyen auprès du peuple, surtout pour encourager le respect des Ecritures. Pourtant, la crainte, premier don du Saint Esprit, est une « émotion » nécessaire aux fidèles pour leur salut. La peur de la mort et du Jugement Dernier, héritée du Haut Moyen Age, se maintiennent, mais il se fait jour un plus grand attachement au corps et à ses plaisirs. Du coup, on comprend d’autant mieux l’importance que prend la gestuelle au sein des exempla, que ce soit celle propre à l’orateur ou celle évoquée dans l’histoire de l’exemplum. Reprenons l’histoire de Bernardin de Sienne, exemplaire à plus d’un titre, que Damien Boquet évoque par ces mots : « On venait de loin pour écouter mais aussi pour voir prêcher Bernardin de Sienne..., pour admirer son jeu d’acteur, ses mimiques, sa facilité à jouer des dialogues, en utilisant des voix différentes. Ceux qui témoignent rapportent l’exaltation des hommes et des femmes du public, qui se comportent comme de véritables groupies : ils dorment sur place pour avoir la meilleur place ; à l’écoute du prédicateur, parfois pendant des heures, les larmes coulent à flots, les cris fusent ; le public interpelle, dialogue avec le prédicateur... » [15].

Quant à la gestuelle évoquée dans la scène de la femme opiniâtre, à savoir une dispute conjugale, on retient la violence de la part du mari, qui bat et tente de noyer sa femme, et surtout le geste de la femme, qui fait mine d’écraser un pou entre ses ongles, pour continuer à exprimer ce qu’elle ne peut plus dire. Ce fut le cas dans les fabliaux dont Marie-Thérèse Lorcin, en citant une fable de Marie de France (1160-1210), Do pré tondu, avec une histoire similaire, parle en ces termes : « C’est un geste « technique », de ceux auxquels les savants du XIIIe siècle,... , portent un intérêt que n’avaient pas leurs prédécesseurs. C’est surtout un moyen de communication qui supplée, bon gré mal gré, à la parole. » et de continuer un peu plus loin « Le geste et la parole, pas plus que dans les genres littéraires plus prestigieux, n’ont le même statut. Mais le corollaire est que dans ces récits brefs où les poètes vont habilement à l’essentiel, les rares gestes signalés ne sont pas introduits au hasard. Ils sont choisis avec soin. » [16]. En effet, quelle insulte plus cinglante pour un homme que d’être comparé à un pouilleux, symbole de la plus basse classe et de la plus abjecte des souillures ! Le comble est atteint lorsqu’il se fait écraser en tant que pou. Bien que diversement décrites en fonction des versions, ces deux gestuelles, celle du mari et de sa femme, sont si bien évoquées, que chacun peut s’en figurer les images, tout en continuant à lire ou écouter le discours. Ces images si fortes s’impriment et restent imprimées dans la mémoire individuelle et collective, ce qui démontre et explique le succès attribué à ces exempla.

En conclusion de cette partie, on peut dire que les exempla représentent des stéréotypes de la vie réelle et donnent des informations sur la vie quotidienne. Néanmoins, l’exemplum est valable pour son enseignement moral, pas pour sa véracité. Même si les anecdotes ne sont pas véridiques, elles reflètent la vérité divine, pour être source d’enseignement. Elles mettent en scène des personnages réels, populaires, des pécheurs à qui on peut s’identifier. Pour atteindre le plus grand nombre, on utilise des lieux communs, des clichés concernant notamment la place de la femme dans la société médiévale.

 

 

3ème partie : le stéréotype de la femme opiniâtre

 

Conséquence des mutations profondes de la société médiévale depuis les Xe et XIe siècles, le renouvellement de la prédication populaire à partir de la fin du XIIe siècle est le résultat d’un effort des prédicateurs pour adapter leur discours à l’ensemble de la population. Pour défendre avec plus d’efficacité les dogmes et les valeurs traditionnelles de l’Église, quel que soit le niveau d’instruction du public, ils adaptent la forme de leur discours et abordent de nouveaux sujets, plus proches de la vie quotidienne des laïcs. Ainsi, l’utilisation de l’exemplum de la femme opiniâtre reflète un intérêt nouveau pour la conversion des femmes laïques, notamment des femmes mariées. En effet, dès le XIIIe siècle, les femmes sont de plus en plus impliquées pour leur salut et sont nombreuses à assister aux sermons. Les prédicateurs sont donc contraints d’élaborer des modèles de comportements accessibles à l’ensemble des femmes, quel que soit leur statut social ou matrimonial. Ainsi, les exempla médiévaux mettent en scène une grande diversité de femmes, certaines étant des femmes vertueuses dont il faut suivre l’exemple, d’autres étant des contre-exemples de femmes vicieuses ou pécheresses, telles que la femme opiniâtre. Entre le XIIIe et le XVe siècle, le public féminin devient de plus en plus nombreux. L’aspiration de nombreuses femmes à se rapprocher de Dieu par une piété plus intense conduit à l’émergence de grands directeurs spirituels, tels que Bernardin de Sienne. Ainsi, sa version de l’exemplum est la seule qui se termine par une apostrophe aux femmes, « Unde tu, o mulier » (Ainsi, toi, femme), témoignant à la fois de leur nombre et de la complicité du prédicateur avec celles-ci.

Cependant, il est nécessaire de nuancer l’idée d’une prédication plus favorable aux femmes. En effet, la femme opiniâtre, comme de nombreux autres exempla, reflète une persistance des anciens stéréotypes féminins et des clichés misogynes, qui s’explique par la nature même de l’exemplum. Tout d’abord, le recours à des stéréotypes connus, aux caricatures et aux exagérations sont indispensables à l’efficacité de ce récit bref, qui doit à la fois distraire et marquer le public (cf. partie 2). De plus, le discours des prédicateurs reste fondé sur la tradition chrétienne, dont il tire sa légitimité. Les modèles féminins qu’ils défendent dans leurs sermons reposent presque toujours sur une autorité, provenant le plus souvent des Écritures ou des commentaires des Pères. Par ailleurs, la représentation que les prédicateurs ont des femmes est nécessairement influencée par leur environnement culturel. Or, les nombreux traités théologiques et moraux écrits sur les femmes depuis le Haut-Moyen-Age conduisent le plus souvent à une essentialisation de la femme, souvent liée à la figure d’Eve et à la culpabilité du péché originel. Au XIIIe siècle, bien qu’Eve soit de moins en moins explicitement évoquée, l’association des femmes au péché persiste dans les écrits des clercs et les discours des prédicateurs. Ainsi, de nombreux exempla mettent en scène des femmes pécheresses et dangereuses, que celles-ci soient empruntées à la culture savante ou à la culture populaire. De plus, la facétie de Poggio nous montre aussi la persistance de l’essentialisation des femmes, dans un récit adressé avant tout à des lecteurs masculins. En insérant l’exemple de la femme opiniâtre dans une discussion entre hommes sur l’obstination des femmes, son récit ne propose plus un modèle de comportement à éviter, mais fait seulement la constatation moqueuse d’un vice caractéristique de l’ensemble du sexe féminin. Ainsi, l’obstination des femmes est un défaut particulièrement visé par les clercs, de même que leur cupidité, leur perversité, leur curiosité ou leur coquetterie. En effet, à partir du XIIIe siècle, la réforme de certains comportements féminins devient une préoccupation de premier plan pour l’Église, en particulier pour les prédicateurs.

Bien que le développement d’une prédication destinée aux femmes soit en partie la conséquence d’une demande de ces dernières, il résulte aussi d’une attention particulière des prédicateurs pour la place de la femme dans la société médiévale et la préservation d’un ordre divin garanti par les valeurs traditionnelles. Plus particulièrement, des comportements tels que le bavardage, l’obstination ou l’insolence sont très souvent représentés dans les exempla et soutiennent une décrédibilisation plus générale de la parole des femmes. En effet, le discours des prédicateurs reflète l’inquiétude de l’Église face à la prise de parole de certaines femmes dans l’espace public, de plus en plus nombreuses à partir du XIIIe siècle dans les mouvements hérétiques, les congrégations religieuses ou hors de toute institution. Les mystiques qui revendiquent un rapport direct avec le divin sont particulièrement dangereuses, puisqu’elles remettent en cause le rôle du clergé en tant qu’intermédiaire entre Dieu et les laïcs. Ainsi, pour conserver le monopole de la parole religieuse, les clercs dénoncent les dangers de la parole féminine en insérant dans leurs sermons et leurs traités de nombreux exemples de femmes qui parlent trop et mal, comme celui de la femme opiniâtre. Dans les quatre versions du récit, la parole de la femme et la femme elle-même sont évoquées dans des termes très dépréciatifs, qui soulignent la méchanceté et l’insolence du personnage. Ainsi, elle est qualifiée de « litigiosa » (querelleuse) par Jacques de Vitry, tandis qu’elle est « obstinata » (obstinée) pour Poggio. Les verbes utilisés pour désigner sa prise de parole chez Jacques de Vitry sont « vituperabat » (critiquer), « exprobraret » (reprocher), « ligitaret » (se quereller) chez Étienne de Bourbon, et « refragabatur » (contredire) chez Poggio. De plus, Jacques de Vitry évoque les « opprobria » et « convitia » (insultes) proférées par la femme, Bernardin de Sienne des « malo eloquio » (propos injurieux). Le vocabulaire emphatique de Bernardin de Sienne pousse encore plus loin la dépréciation, puisqu’il emploie pour la désigner l’expression « ista pessima foemina » (cette très mauvaise femme), l’emploi du démonstratif péjoratif iste renforçant le superlatif.

Comme dans d’autres exempla, les paroles agressives et le manque de contrôle de la femme sont la conséquence d’un manque de raison. Prête à risquer sa vie par son obstination, la femme opiniâtre est soumise à ses passions et sa faiblesse d’esprit menace non seulement l’harmonie du foyer, mais aussi de toute la communauté. Les exempla de Jacques de Vitry et d’Étienne de Bourbon suggèrent que cette dimension était particulièrement importante pour les prédicateurs du XIIIe siècle, puisque chacun d’eux mentionne la présence d’un public qui assiste aux insultes de la femme opiniâtre, « coram omnibus » (devant tout le monde) pour Jacques de Vitry et « coram vicinis » (devant les voisins) pour Étienne de Bourbon. Le fait qu’Étienne de Bourbon conserve ce détail dans sa version résumée révèle son importance, puisqu’il n’hésite pas à supprimer d’autres informations. En revanche, les versions de Poggio et de Bernardin de Sienne n’évoquent plus la présence d’un public. La querelle devient essentiellement privée, ce qui pourrait suggérer un intérêt plus grand pour la vie conjugale et le comportement de la femme envers son mari. En effet, bien que la parole des femmes soit autorisée dans l’enceinte du foyer, elle doit rester mesurée et soumise à celle du mari, comme le conseille Bernardin : « fac quod domina Taciturnitaq sit tua socia » (fais que dame Discrétion soit ta compagne).

Par ailleurs, l’exemplum de la femme opiniâtre accorde une place centrale au geste de la femme. Constituant la chute du récit, le geste d’écraser les poux doit marquer le public et provoquer leur rire en poussant à l’extrême la caricature et le ridicule de la femme. Cependant, ce geste n’est pas seulement destiné à distraire l’auditoire ou le lecteur et constitue une preuve supplémentaire des vices de la femme opiniâtre. En effet, comme leur parole, l’usage que les femmes font de leur corps est soumis à des normes défendues par les clercs. De nombreux sermons dénoncent les pleurs bruyants, l’agitation des mains, de la tête ou le fait de marcher à grands pas. Ici encore, la réprobation est plus grande lorsque ces gestes et ces mouvements excessifs ont lieu en dehors du foyer. Ainsi, les prédicateurs encouragent les femmes à faire preuve de pudeur et éviter toute exhibition d’un corps auquel elles seraient plus attachées que les hommes. Davantage soumises à leurs pulsions et moins raisonnables, les femmes sont plus sujettes à la coquetterie et aux tentations de la chair. D’ailleurs, nous pouvons remarquer que les personnages féminins des exempla sont souvent identifiées par leur âge et leur statut matrimonial, plutôt que par leur statut social. Les vierges, les épouses et les veuves sont des catégories auxquelles les prédicateurs s’adressent fréquemment, comme c’est le cas ici de Bernardin, tandis que le statut matrimonial des hommes apparaît plus rarement. Ainsi, les prédicateurs accordent au corps et à la sexualité des femmes une attention plus grande que pour les hommes. Bien qu’elles aient la possibilité d’agir pour leur salut, ce sont avant tout des « corps », ayant besoin d’être guidés par l’Église ou par l’autorité d’un homme.

En effet, les quatre versions de la femme opiniâtre ont aussi en commun l’indulgence des auteurs face au châtiment corporel que la femme reçoit de son mari. Tout d’abord, nous pouvons remarquer l’absence de termes négatifs pour évoquer le comportement du mari. Au contraire, les auteurs mettent en valeur sa patience face aux insultes. Par exemple, Jacques de Vitry emploie à trois reprises l’adverbe « frequenter » (fréquemment) pour évoquer la répétition des attaques de la femme, tandis qu’Étienne de Bourbon utilise « saepe » (souvent), et Poggio « semper » (toujours). Des verbes sont aussi utilisés pour démontrer son obstination : « non cessabat » (elle ne cessait pas) est utilisé par Jacques de Vitry, « perseverabat » (elle persistait) et « perstans » (persistante) sont employés par Poggio, tandis que Bernardin de Sienne indique qu’elle multipliait les injures (« multiplicaret in malo eloquio »). Par conséquent, la colère du mari face à la méchanceté de sa femme est légitime et la violence apparaît comme un dernier recours forcé pour vaincre son obstination. L’indulgence est encore plus visible dans la version de Poggio, puisque celui-ci place le mari au nombre des amis du narrateur dès le début du récit, créant ainsi une complicité plus grande entre le lecteur et le personnage. Ainsi, les quatre versions de la femme opiniâtre reflètent la tolérance de ces auteurs pour la violence du mari. En effet, de nombreux sermons et traités rappellent le devoir du mari d’éduquer et de corriger leur femme pour assurer leur salut, en utilisant une violence modérée lorsqu’elle est nécessaire. C’est pourquoi, de nombreux exempla mettent en scène des châtiments infligés aux femmes pécheresses par leur mari, la justice terrestre venant dans ce cas suppléer la justice divine. Ainsi, l’exemple de la femme opiniâtre met en scène un personnage féminin détestable, méritant à la fois la punition infligée par son mari et le mépris de l’auditoire ou du lecteur, en totale opposition avec la femme idéale, soumise et silencieuse.

Quelques soient les intentions des auteurs, les quatre versions de la femme opiniâtre cherchent à provoquer le mépris de l’auditoire ou des lecteurs pour son comportement. Que le récit ait pour vocation de convertir ou simplement de distraire ses destinataires, il doit les convaincre de la culpabilité et du ridicule de la femme. Pour cela, l’auteur ne peut compter que sur sa seule autorité et doit défendre des valeurs que le public est prédisposé à accepter. Nous pouvons supposer que la facétie de Poggio obtient facilement le consensus de son lectorat, majoritairement masculin, et partageant sans doute la même réprobation contre l’insolence de la femme envers son mari. En revanche, Jacques de Vitry, Etienne de Bourbon et Bernardin de Sienne cherchent à obtenir un changement de comportement des femmes qui les écoutent, et doivent par conséquent obtenir un consensus de la totalité du public, hommes comme femmes. Bien que nous possédions peu d’informations sur la réception de ce type d’exemplum, les témoignages de quelques prédicateurs, tels que Jacques de Vitry, mentionnent des cas de révoltes féminines suite à des sermons trop agressifs. Cependant, ces réactions négatives ne sont pas systématiques et les prédicateurs semblent obtenir la plupart du temps l’adhésion du public féminin. En effet, les femmes partagent le même environnement culturel que les hommes, qui les pousse à rejeter un comportement qui s’éloigne des normes imposées par la société. De plus, il est sans doute difficile pour les femmes de s’identifier à un personnage aussi caricatural que la femme opiniâtre, ce qui les empêche de ressentir de la compassion. Ainsi, la plupart des femmes sont sans doute convaincues que la victime mérite le châtiment qu’elle reçoit et participent au rire du public. Le rire sert alors à sanctionner un comportement déviant et représente la menace du contrôle social. Nous pouvons supposer que la peur inconsciente de devenir l’objet de ce rire est encore plus efficace pour la réforme des comportements que la peur de recevoir un châtiment corporel, comme Bernardin de Sienne les en avertit dans sa morale : « ne tibi, similia accidant, et stes in charitate cum tuo marito » (pour éviter pareille mésaventure, et demeure en bonne amitié avec ton mari).

 

 

Conclusion

 

Ainsi, l’exemplum de la femme opiniâtre est repris dans des contextes narratifs, historiques bien différents, contribuant à des variations textuelles. L’apport de détails enrichit le discours narratif et lui confère davantage de vivacité, offrant à la prédication une véritable force de persuasion. Le discours direct, la gestuelle et l’humour sont employés au service d’un enseignement moral aux laïcs, pour le cas des exempla homilétiques, ou au service du simple divertissement, pour le cas des Facéties de Poggio. Enfin, le succès de l’exemplum de la femme opiniâtre atteste de la préoccupation constante, voire croissante de l’Eglise qui entend contrôler davantage le comportement des femmes.

Ainsi, l’étude du fonctionnement des exempla permet de montrer le rôle qu’ils ont pu jouer dans la formation d’un imaginaire médiéval commun et permettent de connaitre la sensibilité et l’imagination des masses. Le discours narratif imagé et vivant fait finalement figure d’illustration nécessaire à la compréhension de la parole divine pour les fidèles et les plus humbles, équivalent aux décors dans les églises. En effet, la polémique sur l’inclusion des exempla dans les sermons, entre Franciscains et Dominicains notamment, fait écho au célèbre débat de la première moitié du XIIe siècle entre Bernard de Clairvaux et Suger de Saint-Denis. Selon saint Bernard, la foi n’a pas besoin de monstres et autres décors dans les églises (d’où l’art cistercien sobre et dépouillé), alors que l’abbé Suger invoque des motivations pédagogiques au foisonnement des décors dans son église, considérée comme le premier édifice gothique. Finalement, Bernard concède la valeur pédagogique des images dans les cathédrales et les églises paroissiales, fréquentées par des laïcs illettrés, contrairement aux monastères. Comme les décors dans les édifices religieux, les exempla font figure d’illustrations nécessaires à la compréhension de la parole divine pour le plus grand nombre.

 


[1BERLIOZ Jacques, « Le récit efficace : l’exemple au service de la prédication (XIIIe-XIVe siècles) », dans Mélanges de l’école française de Rome. Moyen Age, Temps modernes, 1980, 92, p. 116.

[2GEREMEK Bronislaw, « L’exemplum et la circulation de la culture au Moyen Age », dans Mélanges de l’Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes, 1980, 92.

[3BERLIOZ Jacques, « Le récit efficace : l’exemple au service de la prédication (XIIIe-XIVe siècles) », dans Mélanges de l’école française de Rome. Moyen Age, Temps modernes, 1980, 92, p. 116.

[4BREMONT Claude, LE GOFF Jacques et SCHMITT Jean-Claude, L’Exemplum, Turnhout, Brepols, 1982.

[5Sancti Bernardini Senensis ordinis seraphici minorum opera omnia, synopsibus ornata, postillis illustrata, necnon variis tractatibus,... opera, et labore, R.P. Joannis de la Haye Parisini,..., nouv. éd Venetiis. In aedibus Andreae Poletti. MDCCXLV, 1745.

[6DUCHÉ Véronique et JEAY Madeleine (dir.), Le récit exemplaire (1200-1800), Classique Garnier, Paris, 2011, p. 81.

[7SOZZI Lionello, « Les Facéties du Pogge et leur influence. Discussion », dans Facétie et littérature facétieuse à l’époque de la Renaissance [Actes coll. Goutelas, 1977], ed. V. L. SAULNIER, Bulletin de l’Association d’étude sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, n°7, 1977, p. 32.

[8DUCHÉ Véronique et JEAY Madeleine (dir.), Le récit exemplaire (1200-1800), p. 83.

[9BRÉMONT Claude, LE GOFF Jacques et SCHMITT Jean-Claude, L’Exemplum, Turnhout, Brepols, 1982.

[10BERNARDIN DE SIENNE, Le prediche volgari,1424-1427.

[11VIGARELLO Georges (dir.), Histoire des émotions, De l’Antiquité aux Lumières, t.1, Paris, Seuil, 2016.

[12BOQUET Damien, « Les passions du salut dans l’Occident médiéval », dans VIGARELLO Georges (dir.), Histoire des émotions, De l’Antiquité aux Lumières, t.1, Paris, Seuil, 2016, p.172.

[13ALAIN DE LILLE, Summa magistri Alani doctoris universalis de arte praedicatoria, P.L., vol 210.

[14BREMONT Claude, LE GOFF Jacques et SCHMITT Jean-Claude, L’Exemplum, Turnhout, Brepols, 1982.

[15BOQUET Damien, « Les passions du salut dans l’Occident médiéval », dans VIGARELLO Georges (dir.), Histoire des émotions, De l’Antiquité aux Lumières, t.1, Paris, Seuil, 2016, p.172.

[16LORCIN Marie-Thérèse, « Jeux de mains, jeux de vilains. Le geste et la parole dans les fabliaux », dans Le geste et les gestes au Moyen Âge, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 1998.

 

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