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Antoine Watteau, L’enseigne de Gersaint, 1720

Huile sur toile, 163 X 306 cm, Berlin, Palais de Charlottenburg

D 22 novembre 2014     H 13:55     A Béatrice Louys     C 0 messages


- Introduction
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Antoine Watteau (1684-1721) est l’homme de son temps, en ce début XVIIIe siècle, au même titre que Boucher ou Fragonard. Il est aussi et surtout l’homme du déclin de Louis XIV et celui des temps nouveaux. Oublié et dénigré après la Révolution Française, comme peintre d’un temps révolu, il est redécouvert et réhabilité au XIXe siècle par Baudelaire et les frères Jules et Edmond Goncourt. Créateur d’un genre pictural, la « Fête galante », synonyme du raffinement de l’art de vivre parisien sous la Régence, il est bien plus que cela. Pour preuve, cette remarquable toile datant de la fin de sa vie, L’enseigne de Gersaint, peinte en quelques jours, dans les dernières mois de l’année 1720. Scène de genre, cette huile sur toile de grande envergure, - elle mesure plus de trois mètres de large (306 cm) sur plus d’un mètre cinquante de haut (163 cm), est actuellement conservée au Palais de Charlottenburg à Berlin.

Pourquoi et en quoi cette composition est-elle particulière, dans l’oeuvre d’importance, tout aussi bien qualitative que quantitative, de cet artiste, décédé avant l’âge de 40 ans ?

C’est ce que nous allons tenter de cerner, en évoquant tout d’abord la vie de Watteau. Puis, nous nous pencherons sur L’enseigne de Gersaint, par le biais d’une description et d’une analyse concises.

Portrait par Rosalba Carriera (1721) - Wikipédia : Antoine Watteau

Antoine Watteau est né à Valenciennes, en octobre 1684. Il meurt 37 ans plus tard à Nogent-sur-Marne. Il est le deuxième des quatre fils de Jean-Philippe, maître-couvreur de son état, buveur et violent. Très jeune, il aurait manifesté un talent pour le dessin, encouragé par sa famille, et effectué un apprentissage chez un peintre local, Gérin. Vers 1702, le voilà dans la capitale à 18 ans ! Il s’y fera bon nombre d’amis, mais ne se mariera pas et n’aura jamais de domicile personnel. Dans le quartier Saint-Germain, il se rapproche des peintres flamands. Il est tout d’abord hébergé chez le peintre et graveur Claude Gillot, puis travaille pour le décorateur Claude Audran. Admirateur de Rubens, de Van Dyck, de Rembrandt, mais aussi des maîtres vénitiens, tels Titien, Véronèse et Campagnola, il rêve d’aller en Italie, à la Villa Médicis, pour parfaire sa formation. En 1709, il tente le Prix de Rome et échoue de peu (il obtient le deuxième prix). Quelques années plus tard, en 1717, il arrive enfin à présenter une oeuvre comme morceau de réception à l’Académie Royale de Peinture, intitulée Pèlerinage à l’île de Cythère. Elle est actuellement conservée au Louvre. Son succès va au-delà de ses espérances, puisqu’il est admis comme membre de l’Académie. Le genre « Fête galante » est spécialement créé pour lui. Il n’ira jamais à Rome. Vers 1719, il se rend en Angleterre, en espérant soigner le mal qui le mine depuis longtemps, sans doute une tuberculose. Malheureusement, son état s’aggrave. De retour en France en 1720, il meurt en juillet 1721.

Malgré la brièveté de sa vie et le grand nombre d’oeuvres perdues ou détruites, Watteau laisse près de 200 compositions, sans compter un grand nombre de dessins. Admiré par ses contemporains, partout où il est passé, y compris à Londres, certaines de ses oeuvres ont pu être préservées peu de temps après son décès. L’un de ses amis, Jean de Julienne, a fait paraître un recueil de quelques 350 gravures, sous le titre : Figures de différents caractères, de Paysages et d’Etudes, dessinées d’après nature par Antoine Watteau... et gravées à l’eau-forte... Deux volumes sont parus dès 1726 et 1728. En plus des « Fêtes galantes », ce genre qu’il a lui-même créé, illustrant des sujets apparemment insouciants, Watteau a aussi exécuté des scènes de genre, des tableaux mythologiques, des nus et des portraits. Grand amateur de théâtre, Watteau aime le monde des masques de la « Commedia dell’ arte », théâtre des inquiétudes, des ambiguïtés, d’un sentiment de l’éphémère et de la précarité. Est-ce sa santé fragile qui lui a conféré une certaine inaptitude au réel ? Les romantiques du XIXe siècle ne s’y sont pas trompés. Dans un article, intitulé Philosophie de Watteau, paru en 1856 dans la Revue L’Artiste, les frères Goncourt s’exclament : « Le grand poète du XVIIIe siècle est Watteau. Une création, toute une création de poème et de rêve, sortie de sa tête, emplit son oeuvre de l’élégance d’une vie surnaturelle. De la fantaisie de sa cervelle, de son caprice d’art, de son génie tout neuf, une féérie, mille fééries se sont envolées.  »

L’enseigne de Gersaint est le dernier chef-d’oeuvre de la vie artistique de Watteau. Découpée en deux morceaux vers 1760, reconstituée depuis, cette enseigne pour la boutique de Gersaint fut peinte en huit jours, fin 1720. Le marchand de tableaux accueille Watteau chez lui à son retour d’Angleterre. En remerciement de son hospitalité, Watteau lui offre un tableau figurant l’intérieur de sa boutique « Au Grand Monarque ».

Cette boutique fictive ne comporte que trois murs, le mur avant ayant été supprimé pour les besoins de la composition. On entre directement des pavés de la rue, à l’avant-plan, dans la boutique, dont la limite est figurée par le dénivellement d’un trottoir et un grand mur de pierre à l’extrême gauche. Au deuxième-plan, s’étalent les douze personnages, cinq à gauche et sept à droite, comme une frise qu’on peut lire de gauche à droite. Tout d’abord, trois employés s’occupent d’emballer un portrait dans une caisse, voire même un miroir, en voulant le protéger avec de la paille (figurée au premier plan), dont un portefaix à l’extrême gauche, qui attend de pouvoir emmener sa charge. Puis, se trouve un couple de classe sociale plus élevée. La dame, de dos, semble encore en train d’entrer dans la boutique, ce à quoi l’engage son compagnon, en lui tendant la main. Dans la deuxième partie, une dame en noir et un gentilhomme agenouillé, tous deux de dos, scrutent un tableau ovale présenté par le marchand d’art. Le dernier groupe est composé de trois jeunes gens qui regardent un miroir, présenté par une vendeuse sur le comptoir. Enfin, à l’extrême droite, on revient sur les pavés, où un chien fait sa toilette. A l’arrière-plan, l’espace est délimité par des murs invisibles, puisque complètement recouverts de tableaux sur toute leur hauteur. Seule une ouverture, par une grande porte vitrée, troue cet espace dans l’axe central et lui amène lumière et profondeur.

Il s’agit d’une composition horizontale, qui pose quelque problème de perspective : la construction initiale ne semble pas rigoureuse. En effet, les lignes de fuite convergent à l’arrière vers des zones plus que vers des points. La zone de la partie droite et celle de la partie gauche sont très éloignées l’une de l’autre, ce qui ferait penser que Watteau a conçu son oeuvre comme un diptyque. Néanmoins, ces deux parties forment un tout dans la manière de l’artiste de traiter les lignes horizontales (les pavés et le trottoir au premier plan, les tableaux accrochés au mur...), les lignes verticales (idem pour les tableaux), voire même les diagonales, qui convergent vers la porte du fond (lignes des pavés à l’extérieur, des dalles à l’intérieur, du comptoir à droite...). Les couleurs sont dans des dominantes ocre, avec quelques touches de noir, relevées surtout par des taches blanches, chatoyantes et lumineuses, notamment celle de la chemise de l’emballeur, à gauche. Les robes soyeuses aux magnifiques drapés des deux dames, l’une de dos à gauche et l’autre assise de face à droite, sont chatoyantes et admirables de clarté. La lumière vient aussi de l’avant, depuis la rue ainsi que de l’arrière du magasin par une fenêtre, au-delà de la porte axiale.

Après avoir détaillé les éléments clés de cette composition, on peut reculer devant ce décor pour en prendre la pleine mesure. Parler de décor semble tout à fait approprié, car il s’agit bien là d’une scène de théâtre, où se déroule sous nos yeux une « Commedia dell’arte », chère à Watteau. Témoin de son temps, l’artiste ne peut s’empêcher d’en faire une critique ironique, tout en appréciant ses beautés esthétiques.

Les trois murs, qui composent le décor sont constellés d’oeuvres d’art, dont les parallèles avec la pièce qui se joue en son sein sont nombreux. Ce ne sont pas de simples marchandises, car elles commentent le comportement des personnages représentés. Ainsi, sur le panneau de gauche, au couple formé par la femme en rose de dos et son compagnon de face, correspondent deux toiles, dont l’une représente Vénus et Amour, l’autre Vénus et Mars. On comprend alors la nature extra-conjugale de leur relation. Sur le panneau de droite, un autre couple, marital celui-là, est surtout intéressant par l’attitude de l’époux, à genoux pour mieux voir avec son monocle, les baigneuses qui l’intéressent. Au-dessus de lui, est accrochée une toile, où s’agenouille un frère carme, peut-être Saint-Bruno, dont la vie a été écrite au XVIIe siècle. La véritable religion du parisien serait-elle de profiter des jouissances de la vie ? On pourrait continuer à l’envi à tisser des liens entre ces tableaux et les vies des acteurs en présence. Malgré toutes ces oeuvres qui les entourent, aucun d’eux n’y fait attention. Ils ne sont visiblement pas venus pour cela. Pourquoi sont-ils venus ?

Dans la scène de gauche, on comprend fort bien la présence des employés dans la boutique, mais là aussi, Watteau se laisse aller à l’ironie. Tout est prétexte à sous-entendu : il s’agit là d’un désaveu moqueur du style de gouvernement du Roi Soleil. En effet, on emballe le portrait de Louis XIV, mort en 1715. Passé de mode, il est déposé dans cette caisse comme dans un cercueil. Les partisans de la nouveauté, dont Watteau fait partie, jugent que le roi est resté bien trop longtemps. A l’évidence, les honneurs ne sont pas rendus à l’ancien roi, loin s’en faut. Il n’a droit qu’à des regards de toute leur hauteur de la part des commis et un coup d’oeil distrait de la dame en long manteau rose. Elle est l’une des deux femmes qui dominent le tableau. Toutes deux sont là pour être vues : ce sont elles les oeuvres d’art. Quant aux trois personnages à droite, ils n’ont d’yeux que pour eux-mêmes, en se regardant dans le miroir qui leur est tendu. Leur vanité ne semble avoir aucune limite, tant le nombre de miroirs présents est important, au risque de cacher bon nombre d’oeuvres d’art. L’important, ce n’est pas l’art. Watteau s’emploie à démasquer le public parisien.

L’enseigne est un théâtre de rue, dont la scène est la boutique de Gersaint. On comprend donc pourquoi cette enseigne, bien que très admirée, ne soit pas restée en place bien longtemps (à peine une quinzaine de jours) et vendue très vite. Comment attirer une clientèle que l’on critique ?

Quand on regarde l’ensemble de l’oeuvre de Watteau, on s’étonne de la justesse de la touche, de la préciosité des atours, de la luminosité des décors... Delacroix ne s’y est pas trompé quand, à la vue d’« un Watteau magnifique » chez le duc de Morny, il écrit dans son Journal le 3 avril 1847 : « J’ai été frappé de l’admirable artifice de cette peinture ; la Flandre et Venise y sont réunies. ». On retrouve son talent incomparable dans cette oeuvre, mais on y voit bien plus encore. La tendance nouvelle et dernière de Watteau au réalisme et au portrait s’y accentue, notamment dans le chien et le portefaix, qui encadrent cette scène de la vie parisienne : « Tout était fait d’après nature », a attesté Gersaint. Dans Les Phares, Baudelaire écrit en 1855 :
Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant.

Pourtant, ce n’est léger qu’en apparence : le vrai sujet, c’est la peinture, considérée en elle-même, pour elle-même. Le vrai sujet, c’est aussi cette société qui entoure l’artiste, seul devant sa palette, société de faux-semblants et de faux-fuyants. Cette oeuvre est non seulement particulière dans la vie artistique de Watteau, mais elle est aussi unique. Elle est complexe, multi-formes et donne lieu à de nombreuses interprétations, encore aujourd’hui. L’enseigne de Gersaint est une conclusion,. D’aucuns diront qu’il s’agit d’un testament. Ayant vécu au tournant d’un siècle, savait-il qu’il était au tournant de sa vie ? « Penché sur le passé, tourné vers l’avenir, L’enseigne « le testament artistique » de Watteau, peint quelques mois avant sa mort, occupe dans l’oeuvre du peintre une place exceptionnelle, comme Les Ménines, L’atelier, Les Demoiselles d’Avignon ou Le Passage du Commerce Saint-André. Trompe-l’oeil génial, miroir sans tain, L’enseigne est plus qu’un tableau dans le tableau : elle est la Peinture dans ce qu’elle a d’unique, illusion et réalité » (Pierre Rosenberg in Watteau, catalogue de l’exposition du Grand Palais).

Bibliographie

HUYGHE, René, L’univers de Watteau, Collection « Les carnets de dessins ».

GAUTHIER, Maximilien, Watteau, Paris, Collection Les Grands Peintres, Librairie Larousse, 1959.

Watteau et les femmes, textes de Philippe SOLLERS et de Patrick VIOLETTE, Paris, Ed. Arts et Métiers Graphiques, Centre Georges Pompidou, Flammarion, Hersher et Skira, à l’occasion de la Quinzaine du Livre d’Art 1984, 1984.

Vies anciennes de Watteau, textes réunis et présentés par Pierre ROSENBERG , Paris, Ed. Herrmann, 1984.

TEMPERINI, Renaud, Watteau, Paris, Editions Gallimard / Maîtres de l’art, 2002.

BÖRSCH-SUPAN, Helmut, Maîtres de l’Art français - Antoine Watteau, Editions H.F.Ullmann, Tandem Verlag GmbH / Boulogne, Belle Page, 2007.

MICHEL, Christian, Le « célèbre Watteau », Genève, Librairie Droz / Bibliothèque des Lumières, 2008.

Catalogues d’exposition

1984 Watteau 1684 - 1721 . Paris, Grand Palais, 23 octobre 1984 - 28 janvier 1985, ROSENBERG Pierre, BADIN Christian (dir.), Paris, Edition de la Réunion des Musées Nationaux, 1984.

2004 Watteau et la fête galante . Valenciennes, Musée des Beau-Arts, 5 mars - 14 Juin 2004, RAMADE Patrick, EIDELBERG Martin (dir.), Paris, Edition de la Réunion des Musées Nationaux, 2004.

 

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